Tarde, Logique sociale, p. 32: expéditions coloniales
de questions limitées, la guerre est contraire à la fois à ces diverses exigences de la raison. Veut-on manger de la chair humaine ? On fait la guerre. Veut-on acquérir une marchandise, un territoire? On fait encore la guerre. Veut-on propager sa religion, ses idées ? On fait toujours la guerre. Un tel procédé factotum, si opposé à la division du travail et au principe de finalité, court grand risque d’accomplir mal et péniblement des tâches assez simples. — Action brutale et spontanée par nature, la guerre semblerait destinée à ne servir que la passion. Il n’est point paradoxal de soutenir qu’au temps où elle était instinctive, elle convenait mieux à sa fin irréfléchie que lorsqu’on la mit au service de la réflexion et du calcul intéressé.
Il est bien peu de cas où elle soit nécessaire et apte à réaliser son but final, alors même qu’elle le serait davantage pour le but immédiat !. Si, par exemple, afin d’obtenir des débouchés commerciaux, on tente d'introduire son autorité politique dans un pays, la guerre, presque nécessaire en vue de ce dernier dessein, l’est beaucoup moins en vue du premier. Elle fut primitivement appliquée à des fins qu’elle réalisait assez bien ou que, même défectueuse, elle était seule susceptible d’obtenir : son objet était alors matériel, et les prétentions politiques adverses, très voisines des buts militaires, étaient réellement inconciliables (manger autrui, l’exterminer, lui nuire, le piller, le réduire en esclavage, lui faire céder sa place...) Ces cas où la guerre était inévitable sont aujourd’hui eux-mêmes évités. Elle fut plus tard employée à réaliser des desseins moins exclusifs, moins facilement € attingibles » par la violence et plus facilement par d’autres voies (appropriation de terrains de chasse, établissement de Pautorité politique, de relations commerciales, propagande, triomphe de la justice...?)
La preuve de son caractère aléatoire n’est pas péremptoire, car les risques de l’un constituent généralement des chances pour
4. Nous parlons des buts politiques. J. de Bloch consacre plusieurs volumes (not. La g., t. VI, p. 225 s: improbabilité d’atteindre aux résultats visés) à démontrer que la guerre est mal adaptée à son but militaire, par suite des immenses travaux de fortification, des amoncellements de munitions, qui tourneront au profit de la défense, etc... Peut-être ! Mais il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas de moyens mieux appropriés |
2. Novicow (Les luttes, not. p. 276, 416) : « La lutte entre hommes a été successivement (?) physiologique, économique, politique, intellectuelle. Les procédés rationnels dans l’une de ces phases ne le sont plus dans la supérieure. Quand le but de la lutte change, les procédés doivent changer aussi. Si on a faim, tuer un autre être pour le manger est une action rationnelle. Si le but est la richesse, tuer un producteur devient une absurdité. »