DISQUALIFICATION DE LA GUERRE
Pautre : il faut démontrer que ni l'un ni l’autre, même le vainqueur, n'obliennent véritablement satisfaction. À peine la violence parvient-elle, lorsqu'elle triomphe, à imposer certaines abstentions ou certains actes matériels. Si même elle amoindrit le pouvoir et le désir de résistance, ou si elle réussit à plier la volonté, ce n’est pas toujours le vrai équivalent d’un succès total. Les buts de la guerre semblent s’être spiritualisés. Or, pouvons-nous contraindre un vaincu à acheter nos produits, à nous vendre les siens, à adopter notre langue, nos idées, à reconnaître notre dignité? La force brutale est ainsi appliquée à nombre de buts que non seulement elle n’atteint pas, mais qu’elle ne peut atteindre. Si des procédés physiologiques peuvent engendrer des états psychiques en rapport avec eux, ce n’est pas ici le cas. La contrainte physique est impuissante à faire paraître vraie une opinion fausse, ou agréable une chose désagréable. Faire la guerre à des opinions, c’est, selon le mot d’un homme d’esprit, tirer le canon contre des idées.
La guerre n’est pas seulement inadaptée par nature, mais, aussi disproportionnée. Le caractère vital de ses causes, la puissance des sentiments dont elle s'inspire et de ceux qu’elle déchaîne, la rendent extrêmement violente dans ses moyens et terrible dans ses effets. Le perfectionnement des armements et leur caractère meurtrier, la solidarité croissante des nations, augmentent ses souffrances en intensité et en étendue.
Si on l’envisage comme une industrie, au moins faut-il dire qu’elle est la moins avantageuse, la plus désastreuse de toutes. A l’entrepreneur, sa mise en œuvre coûte une préparation longue et dispendieuse, et une somme considérable. Le seul capital immobilisé à son service rapporterait huit milliards par an. Autrefois le matériel n’avait pas à être perfectionné : les progrès de la science, aussi bien destructive que productive, obligent aujourd’hui à renouveler l'armement, parfois même avant qu’il ait servi. Les chances de réussite sont beaucoup moindres qu’en tout autre domaine d'activité. Une entreprise ordinaire n’a pas besoin de triompher de ses rivales pour être avantageuse : celle-ci le doit sous peine de manquer sa raison d’être. Plus on s’y adonne, moins elle rapporte, car comme elle est destructive, on diminue alors les produits disponibles. Aux opérateurs, le métier militaire est peu agréable, peu rémunéré : aucun industriel ne force ses ouvriers à travailler sans salaire, pour la nourriture et sous un régime de vie en commun antihygiénique et déplai-
sant. — Pour tous, son profit est minime, s’il eæiste. L’esclavage est moins productif que le travail libre, le commerce imposé que le commerce libre. La conquête devient improductive et dangereuse. La guerre ne doit plus nourrir la guerre ; les soldats ne vivent plus de pillage et de rapines, et te réquisitions ne sont plus gratuites. Les risques de Pentreprise belliqueuse augmentent à mesure que s'accroît l’équilibration ou que se constituent les coalitions et les ligues défensives. Quand on s’est battu et qu'on à (Ones, la jalousie et les craintes des neutres empéchent qu’on tire de la victoire tout le profit possible. De soimême et par un mobile intéressé, on modère ses prétentions ;
plus que primitivement, on ménage le vaincu. L'exploitation, dunilatérale qu’elle était au début, tend à devenir réciproque, et il ne lui manque que d’être librement consentie pour se transformer en une coopération: elle s’en rapproche à mesure que Von comprend mieux l'intérêt, d’ailleurs croissant, qu’on à à satisfaire un désir d'autrui en échange de la jouissance qu’il nous procure, au lieu de chercher à le frustrer complètement et à le pressurer ‘. Bref, la guerre ne fournit plus d'avantages spéciaux qu’on ne puisse se procurer autrement, et encore ne les donne-t-elle qu’à un prix trop élevé et par des efforts exagérés.
La réduction des efforts au nécessaire est désirable dans toute action et concevable à l’égard des actions réfléchies. Mais la disparité de valeur du but et du moyen est un vice tellement inhérent au concept de la guerre, qu’on ne peut espérer l’en corriger. Dire que le procédé pèche contre la proportionnalité, c’est donc le condamner tout entier. Toute limitation y est difficile et contradictoire. Puisque le recours aux procédés violents exige l’abandon, au moins provisoire, du véritable dessein, il n’est pas étonnant qu’on ne le réalise pas ou qu’on le réalise avec trop de frais.
La guerre attire ainsi, le plus souvent, des calamités plus redoutables que celles qu’on espérait conjurer, sans même détourner toujours ces dernières. Procédé eætrême, où l’antagonisme et les violences sont portés à leur plus haut degré, où la vie tout entière est en jeu, elle ne manquerait d’empirer la situation qu’en
1. Vaccaro, Les bases sociol,, p. 148 s, 168 s: causes qui atténuent la guerre, Il établit (p. 319 s.) cette progression : le rapport, toujours parasitique, des hommes (cf. Gumplowicz) est basé d’abord uniquement sur la force brutale (ilotisme), puis sur la force psychologique, l’intimidation, enfin sur des moyens de nature morale et juridique, par une sorte de tutelle (esclavage, servage, salariat). Le parasitisme s’atténue et tend à disparaître.