LA DÉFENSE, SEULE RATIONNELLE
présence d’une question vitale primordiale où les points de vue seraient absolument irréductibles !. Or il n’en existe pas de telle. Nul conflit n'a ce caractère extrême, sauf la querre elle-même : la défense seule est rationnelle (mais alors, e’est l'attaque qui ne l’est pas, puisqu'elle accroît lopposition). En dehors de ce cas, il faut réduire la violence à son minimum, ne la faire intervenir que contraint par la nécessité : lorsque, par exemple, la conservation ou la personnalité même sont en jeu, et seulement si tous autres moyens sont inefficaces : soit que nous n’espérions trouver aucune contre-prestation acceptable par nous ou par autrui. Dans toutes les autres hypothèses (lorsqu'on Pemploie à des buts indépendants ou solidaires, par rapport à ceux d’autrui, ou secondaires), elle est condamnable comme inadaptée, et c’est une nécessité de la rejeter : nécessité économique, car elle n’est pas la moins coûteuse, nécessité logique, car elle n’atteint pas le mieux possible sa fin ; nécessité morale, car elle nuit aux autres et à nous-mêmes. La raison, l’intérêt égoïste, aussi bien que les sentiments sympathiques, tendent en fait à provoquer sa disparition. La sélection agit dans le même sens, en éliminant à la longue les inadaptés qui, à propos de questions de valeur minime pour leur vie, exposent cette’vie dans une lutte globale.
Nous avons commencé ce paragraphe par une objection. Il nous faut, en terminant, y revenir. Si la guerre est réellement inadaptée et si cette conviction est efficace, pourquoi les peuples, dès qu’il n’ont plus eu intérêt à s’y livrer, auraient-ils persisté dans leur conduite traditionnelle ? Le défaut de réponse à cette question vaudrait preuve de ce que la démonstration est restée ineficace jusqu'ici, sinon même inexacte. Fort heureusement, la persistance de la guerre tient à des raisons qui elles-mêmes sont susceptibles de disparaître ou même en voie de disparition.
Elles se ramènent presque toutes à des correctifs, à des tempéraments, apportés à l’idée trop absolue que la guerre est complètement inappropriée à toute espèce de vue *. Elle remplit même très bien certaines fonctions. Lorsque, originairement ou
1. « La guerre est le résultat d’une science incomplète sur la valeur comparativé des forces et des intérêts en présence. » (Guyau.)
2, De plus, ses buts n’ont pas tous été mauvais. Or, tant que, poursuivant un but bon, il emploie seulement des moyens qui en atteignent une parcelle, un type de société a plus de chances de se maintenir et de survivre que si son but lui-même était mauvais. Cela explique que des nations militaristes aient subsisté plutôt que les hédonistes,
au cours de la lutte, ils’agit de nuire à autrui par haine, de poursuivre une vengeance, le combat est au moins aussi bien adapté à son but que ce but est lui-même détestable. Il n’est pas moins fatal en présence de toutes les impulsions belliqueuses (amour de la lutte, plaisir du risque) qui, sans viser aucun but, ne cherchent qu’à se satisfaire elles-mêmes. Les passions régnaient en maîtresses dans les temps primitifs ; et à l’heure actuelle, devant l’impétuosité de quelques-unes d’entre-elles, le penseur se sent désarmé. Qu’on se garde d’ailleurs, de condamner en bloc l'impulsion : elle est indispensable dans les actes vitaux. Un peuple chez lequel une lésion essentielle n’amènerait aucun mouvement réflexe ou, tout au moins. irréfléchi, passionné et énergique. de réaction, ce peuple-là serait bien près de décliner. Y a-t-1l beaucoup de cas où un intérêt important soit réellement en Jeu ? il en existe !, et cela suffit à expliquer la difficulté de maintenir une paix constante, alors même que les adversaires sont appelés à perdre autant par la lutte que par une transaction avec concessions mutuelles. En fait, lorsque la guerre est acharnée et meurtrière, elle résulte généralement d’intérêts graves ou de passions violentes, et, inversement, les causes futiles se présentent surtout aux époques et aux lieux où les moyens sont peu redoutables. |
Dans la plupart des cas, l’inadaptation n’est pas absolue et de nature, mais surtout de degré. Elle n’est pas de tous les temps ni toujours consciente, et n’existe pas à l’égard de tous les individus. Ce sont là autant d'explications de la persistance passée du phénomène.
Si la guerre avait manqué complètement toutes ses visées, elle aurait disparu, ou bien serait disparu tout groupement qui l’employait. Elle s’est maintenue, parce qu’elle les atteignait, mais seulement d'une manière impar:faite ou avec un surcroît d'efforts ?, moins éclatant que l’échec complet. À des natures frustes, simplistes, elle pouvait paraître le procédé le plus rapide et le moins pénible : on voyait un objet qui faisait naître l’envie, on s’en emparait, au lieu den fabriquer un semblable ou de se priver
1. Ex. : La guerre russo-japonaise, au moins pour le Japon. Elle ne fut pas une « question d’épices », une querelle de marchands : les intérêts vitaux de plusieurs grands peuples, l’empire maritime même du monde étaient en jeu. (Pinon, la lutte pour le Pacif., Rev. Deux-Mondes, 1904, 1, p. 806, 7175 S.) — P. Leroy-Beaulieu, ib., 11, p. 389, 400 : A la population débordante du Japon (quelque provinces comptent 254 hab. au kil. carré, — plus que la Belgique), il fallait un exutoire.
2. La critique est suffisante. C’est un calcul mauvais et facilement déjoué de dire qu’aucune guerre n’a jamais satisfait aux intentions de son auteur.