‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 293 sur 471 · L’'INADAPTATION DE LA GUERRE N’EST QUE RELATIVE · texte numérisé non relu

L’'INADAPTATION DE LA GUERRE N’EST QUE RELATIVE

d’un autre en échange. Peut-être n’y aurait-on pas réussi, tant que la généralité des hommes n’eut pas acquis un penchant au commerce et que l’absence de division de travail rendit pénible la production des moindres objets et maintint minime la quantité de ceux dont disposait chaque individu. Ge procédé, qui paraissait le plus commode et qui le fut peut-être pendant un temps, était, en réalité, lent et coûteux. Il adjoignait, aux actes appropriés, des efforts tout à fait impropres : on ne s’apercevait pas du défaut de proportion, car ces moyens surajoutés satisfaisaient au moins les haines et les passions, accrues, elles aussi, par les hostilités. Il arrivait même que le résultat fût atteint réellement, mais grâce aux procédés employés en dehors des violences ou après leur cessation (négociations, propagande, tentatives bienveillantes de rapprochement.)

La guerre comporte surtout des risques à courir, d'autant plus tentants qu’on espère facilement triompher : on omet complaisamment dans le caleul les chances de perte ou bien on s’appesantit peu sur les inconvénients qui en résulteront, car on s’abandonne volontiers à ce qui flatte. On sent moins vivement la douleur future que la douleur actuelle provoquée par la nonsatisfaction du désir ; c’est une image de sensation comparée à une sensation. Outre les chances bonnes et les mauvaises, entre en ligne de compte le plaisir de les courir !, plaisir qui est naturellement plus intense dans la vie primitive, remplie de dangers, que dans la vie civilisée, où l’on recherche, avant tout, la sécurité. On commence d’ailleurs à s’apercevoir que, si Pavantage est hypothétique, les pertes sont certaines * pour les deux parties. La guerre, a-t-on dit, est le seul jeu où les deux partenaires se trouvent en perte quand il est fini. Or il est rationnel, sinon de n’agir qu’à coup sûr (ce qui exclurait presque toute action), du moins d’exelure du domaine de l’activité les risques excessifs. La sélection contribue à ce résultat en éliminant les êtres qui s’exposent trop volontiers. L’amour croissant de la sécurité, en faisant éviter les actes qui comportent des suites hypothétiques pénibles, supplée en partie à l’idée de devoir qui remplissait jusqu'ici ce rôle.

L’inadaptation n’a pas été la même à toutes les époques. Elle est non pas absolue, mais inversement proportionnelle au degré d'adaptation des autres moyens qu’on peut appliquer aux mêmes

4. Guyau (Morale sans oblig., p. 211) ajoute d’autres raisons. | 2, Spes et præmia in ambiguo; cerla funera el luctus. (Tacite, Annales, lib. I.)

fins. Or ces moyens (production, échange...) étaient primitivement inexistants ou rudimentaires : la guerre était alors moins anti-économique, moins illogique qu’à l’heure actuelle. À mesure que la civilisation les a développés et rendus plus pratiques, Pet ficacité de la voie des armes alla décroissant par rapport à la leur. La guerre s’est maintenue par survivance.

A côté des intéréts plus ou moins bien entendus qui poussatent certaines classes ‘ à abuser les autres par des prétextes utilitaires, juridiques ou humanitaires, se rencontrent des passions et des erreurs qui persistent encore en partie. L’existence d’un avantage ne suffit pas en effet à y conformer l’action ou Pabstention : il faut qu’on le connaisse, qu’on désire le réaliser et qu’aucune impulsion plus forte ne vienne s’y opposer. Or la possession du pouvoir favorise l'illusion qu’il suffit de vouloir, pour être obéi, et fait ressembler certains actes de la politique extérieure aux fantaisies d’enfants capricieux ?. Les gouvernants en arrivent ainsi parfois à désirer la guerre & quand même », en Pabsence de raison majeure et de probabilité du succès, et alors ils poursuivent avec rage l’objet qui échappe à des efforts directs et mal calculés. Quant aux peuples, dans les cas où la supériorité des autres voies leur est restée inaperçue, leurs instincts, comme cela est naturel, les ont reportés vers le mode traditionnel, au lieu de leur découvrir ceux de lavenir. Aujourd’hui les progrès de la science et de linstruction donnent aux vérités pacifiques une autorité croissante et les répandent dans les masses. Pour la première fois dans le cours des siècles, Les praticiens et les chefs d'Etat eux-mêmes aspirent à l’état de paix € si désirable » et expriment l’espoir du triomphe de la raison et du droit sur la force brutale.

IT

L'idée, capitale en sociologie, de finalité et d'adaptation, permet, après avoir critiqué la guerre, d’esquisser les moyens qu’on pourrait avantageusement lui substituer. Leur supériorité commune repose sur leur variété : au lieu d'être unique et de s’ap-

1. Profits, sans risques, des gouvernants : Letourneau, La JD: 102,100, M187 852.

2. Ferrero, Il militar., p. 66 : La gquerra è la vie de bohème dell’ uomo barbaro. — « L’anniversaire de l’établissement de la République approche, La Convention décrète qu’avant ce jour le fort de Bellegarde aura été emporté. »

Page 1