APOLOGIES SENTIMENTALES. — NIETZSCHE
eu raison de stigmatiser, les militaristes ont opposé une morale d’égoisme collectif et de brutalité entre Etats. Tous, d’ailleurs, n’ont pas été dupes de leurs propres affirmations : le sens de observation leur manquait moins que le sens moral. Monsieur Josse était orfèvre : plusieurs, parmi eux, sont hommes d’Etat, guerriers de profession. En l’absence de calcul, une inclination naturelle les dispose à juger favorablement, de bonne foi, un mal dont ils profitent et auquel Paccoutumance les rend insensibles. — La faveur dont jouit la guerre s’explique, chez d’autres, par une tendance naturelle d'esprit, un sentiment esthétique ou religieux, parfois même par une sorte d’impulsion atavique et pathologique. L’étude de ces apologies sentimentales précédera logiquement l’examen des apologies € scientifiques », basées sur des idées générales.
Nietzsche proclamait qu’il n’y a au monde que des instincts, même sous l’apparence d’une dialectique rigoureuse !, et que « tout système est l’expression d’un tempérament. » Cela est certainement vrai de ses opinions et, en particulier, de son apologie de la guerre, qui est l’indice d’un caractère anormal et barbare. € Qu’est-ce qui est bien ? demandez-vous. Etre vaillant (tapfer) est bon. Laissez les petites filles dire : Est bon ce qui est charmant et attendrissant. Je ne vous appelle pas au travail mais au combat, non à la paix mais à la victoire... La guerre et le courage ont fait de plus grandes choses que amour du prochain. La bonne guerre sanctifie toute chose... Non la paix avant tout, mais la guerre ?! » — Un autre élément, d’ordre également sensible et intellectuel, contribue, chez Nietzsche, au même résultat. À ses yeux, la vie vaut comme un spectacle ; 1l aime les vaniteux et les méchants, qui sont de bons acteurs; rien d'étonnant à ce que la bataille lui plaise: c’est un grand spectacle. L’ € instinct de grandeur » le détermine à prescrire la cruauté envers soi comme envers les autres; laspiration au bonheur est ce qu’il y à de plus propre à mettre en péril la grandeur de l’homme. Sa thérapeutique préconise la douleur. Il faut
1. Par delà le Bien et le Mal, p. 8 s.; Ainsi parlait Zarathoustra, p. 156. 2, Zarathoustra, p. 585.
être méchant; les faibles seuls sont doux !. Il y a une morale pour les maîtres et une morale pour les esclaves, une attitude pour vivre et une attitude pour mourir. Pour vivre, pour dominer, il faut être fort et lutter. — Son intuition darwiniste conduit aussi à conseiller à Nietzsche la guerre. Les hommes sont inégaux. Pour accroître parmi eux la somme de vie, de puissance, il faut choisir les actes qui différencient, les combats, l’égoïisme, le mépris des autres. € La guerre est la ‘bonne épreuve, le seul concours impartial et juste, à vrai dire le seul imaginable. » Le meilleur triomphe; si vous êtes vaincu, votre loyauté doit vous faire néanmoins crier victoire. € Pour que l’épreuve soit concluante, il faut que la guerre soit sans merci et exempte de pitié. Les seules vertus sont la bravoure et la cruauté, l’audace, la ruse, l'intelligence, en un mot la force ?. »
On pourrait encore dégager un autre aspect de sa pensée, souvent confuse. L'Instinct de vie et Instinct de connaissance s’opposent ; or si la connaissance, la raison, condamnent la guerre, pe faudrait-il pas, pour intensifier la vie, y revenir au nom de instinct? L'instinct fait accomplir à l’homme non seulement ce qui lui fait plaisir, mais tout ce qui développe sa vie; n’est-il pas, de beaucoup, préférable à la réflexion, laquelle, prenant comme but la jouissance et la culture mentale, sacrifie la vie, et surtout la vie physique ? L’homme peut-il, tel un Dieu . s’élever au-dessus des lois de la nature? Ce qui est presque unanimement considéré comme un progrès ne serait-il pas une cause de déchéance? Qu’adviendrait-il, si, développant encore ses idées morales et juridiques, on étendait le respect à des êtres de plus en plus faibles? Primitivement, on n'avait d’égards que pour les forts ; aujourd’hui, on considère tous les hommes comme égaux, et on a des égards envers tous, même les plus abjects des nègres : € Pourquoi pas les singes? » (Guizot.) Des juristes ont, effectivement, admis Pexistence de droits en faveur des animaux. L’humanité, si elle respecte tout, n’arrivera-t-elle pas à s’anéantir? Que le fort seul ait des droits ! Qu’on ne sacrifie pas soi à autrut, la vie à l’idée, linstinct à l'idéal, la guerre au droit ! :
Non! La connaissance n’est point, pour l’homme, une cause d’infériorité, même lorsqu'elle se développe, et si elle condamne la guerre, c’est que la guerre est mauvaise pour lui. Si lin-
1. Zarathoustra, p. 202, 340; J. de Gaultier, De Kant à Nietzsche, p. 322. 2. J. de Gaultier, p. 326, — Zaralhoustra, p. 58.
NIETZSCHE; HAMÉLIUS, — BALLO; RABELAIS 44
telligence n'avait pas sa raison d’être, elle serait disparue ; si la guerre disparaît, c’est qu’elle devient inutile et non nécessaire. L’individu ne s’oppose pas à la loi de nature, il lui obéit ; il abrége le temps, voilà tout. L’utopie, lPabsurdité, c’est ou bien d'empêcher la réaction de l'humanité contre le milieu, ou bien, à l’inverse, de vouloir se passer du temps en préconisant comme réalisable actuellement ce qui ne le sera que dans d’autres temps. L'homme peut s'élever au-dessus de l’instinct, à condition de bien réfléchir sur la valeur des buts qu’il poursuit et sur Padaptation et la valeur des moyens qu’il emploie à leur service !. Nul doute que, dans ce cas, buts et moyens ne lui soient plus profitables que ceux inspirés par une impulsion aveugle et non variable suivant les circonstances spéciales. La morale, le droit sont des formules — parfois empiriques. mais tendant à devenir scientifiques — qui, aux instincts, opposent un idéal utile à l'individu comme à l’espèce.
Par là même se trouvent réfutées les premières affirmation de Nietzsche. La vie, qui, sous prétexte des’«intensifier», détruit d’autres vies, se nuit à elle-même, et d’une manière croissante dans le cours des temps. La puissance qui rencontre des obstacles, qu’elle est obligée dé renverser, est diminuée.
Nietzsche a eu de nombreux disciples. On trouve même des vues analogues aux siennes, chez des auteurs qui Pont ignoré.
Etienne Hamélius, que Funck-Brentano rapproche de Hobbes, pourrait être rapproché aussi du penseur allemand. Le même amoralisme, la même négation de la raison, se retrouvent chez lui. 11 n’existe que des instincts, et, contre leur action continue, la raison est impuissante. Il n’y à qu’un droit, celui de la force. La guerre est-elle un bien ou un mal? Q Il ne faut pas se laisser aller à discuter Putilité de la guerre en général, car la guerre est un fait nécessaire; il ne peut-être question d'utilité, quand il s’agit de nécessaire. » Cependant, «la guerre seule est capable de remuer une nation de fond en comble, de la remettre dans une autre voie, de la sauver. » Elle régularise la population, assure l’assimilation. Aussi longtemps qu'il y aura plus d’une nation, il y aura des guerres *.
L’apologie sentimentale se retrouve chez plus d’un poète, sous
4. La réflexion nécessite un effort plus considérable que l’instinct, Pour éviter cette perte, l'habitude suffit : elle concilie la délibération de l’acte initial avec l’automatisme des subséquents.
2. E. Hamélius, Phil. de l’écon. pol., 1891, 8°, p. 198, 203, 207, 235,
la forme d’hymnes à la gloire et à la guerre. A défaut d'idées générales, une sorte de sentiment esthétique à fait admirer la guerre, € grande » et € belle. » Malgré ses sarcasmes contre les pourfendeurs de royaumes, Rabelais à manifesté une certaine complaisance à l’égard de leur besogne. «Peu de chose me retient, dit-il ‘, que je n’entre en l'opinion du bon Heraclitus, affirmant guerre estre de tous biens père, et croye que guerre soit dite en latin belle, non par antiphrase, ainsi comme ont cuydé nos antiques rapetasseurs de vieilles ferrailles latines, parce que en guerre, guères de beauté ne voyaient, mais absolument, par raison que en guerre apparoisse toute espèce de bien et de beau... » Cesare Balbo ?, devant le portrait de son fils tombé sur le champ de bataille, s’étonnait qu’on proclamât d’une manière absolue que la guerre est un malheur et la paix un bonheur. € Sans sacrifices de vies, 11 ne se fait rien de grand, même rien d’ordinaire dans le monde. Le monde ne marche qu’à force de vies sacrifiées. » L’idée dela mort (imminente et volontairement encourue » communique, aux yeux de Prévost-Paradol, une certaine dignité aux luttes humaines et les remplit € d’une sombre majesté ». Autant la dispute à coups de poing entre Gros-Pierre et Gros-Jean pour une beauté de village lui semble ridicule, autant lui paraît noble Pattitude de Raoul et de son adversaire, dans les Æuguenots, € parce qu’ils tiennent une épée. » Le nombre ajoute encore à Pattrait : € Cent mille créatures humaines allant au devant d’une chance de mort sont un spectacle plus imposant que le péril de quelques-uns. » La source de la guerre est incontestablement mauvaise, mais la grandeur de ce qui en sort fait oublier cette impureté. L’art, le calcul, la fermeté, la prévoyance tranquille, qu’elle suppose, en font «une épreuve décisive pour les plus hautes facultés de Pesprit de homme et pour les plus fortes qualités de son caractère. » Elle est à la rapine et au meurtre ce que la religion est à la sorcellerie ; et 11 ne faut pas lui reprocher son origine : le courant s’épure en s’éloignant de sa source ?. — Ailleurs #, il accentue cette idée : &« Le goût de la rapine et du sang est la source de ce qu'il y à de plus grand dans la guerre, comme la superstition, élevée jusqu’à la religion, témoigne de ce que peuvent rer de la nature le temps et le génie. »