CHAPITRE II
L’impulsion dans la guerre moderne.
I. Dans la décision. — II. Dans la participation et l’exécution. — III. Conséquences sur la possibilité de limitation et de suppression.
L'homme originel s’évanouit par degrés !. L'activité impulsive, qui le caractérise, disparait-elle complètement avec lui? Non pas ! IL s’y superpose seulement des actes téléologiques qui correspondent à de nouveaux domaines ou bien empiètent sur celui du € jeu », sans toutefois labsorber. La réflexion intervient certes à un plus haut degré dans la guerre des pays civilisés que dans celle des primitifs, mais elle est un des actes qui, par leur brutalité, semblent exiger une part d’impulsivité, de passion ?, d'irréflexion dans leur décision et dans leur accomplissement, puisque la réflexion la réprouve. Les causes signalées dans la guerre barbare peuvent se rencontrer également à l’heure actuelle sous la forme de la combativité, du désir de gloire ou de domination militaires, de la haine ou de Pesprit de vengeance et du désir d’anéantissement de l’ennemi, mais avec cette différence que la guerre est un moyen en vue d’un but, en même temps qu’une fin en soi. Elle Pest même principalement, et le désir direct de guerre n’y est qu’accessoire Nous en détachons l'étude, parce qu’il nécessite un traitement tout différent. En outre, si quelques-unes des raisons qui faisaient confondre dans le même désir le but militaire et le but politique (cannibalisme, esclavage, razzias) sont disparues, d’autres par contre (vitalité du but politique, habitude du procédé violent) se sont accrues, et toutes peuvent revêtir des formes un peu différentes ou plus raffinées, dont il nous faut démontrer la présence.
La fréquence des guerres au cours des siècles, leur continuité jusqu’à nos jours ne s'expliquent que par ces sortes de causes (qui, n'étant pas indestructibles, n’entrainent pas leur perpétuité). Rien n’est plus superficiel ni plus faux que d'attribuer la
4. J.-J. Rousseau, De l’inégalilé parmi les hommes. 2. L. Bara, La sc. de la pair, p. 11; F. Bouvet, La q.et la civ., p. 20.
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guerre à des causes exclusivement politiques ou économiques. Elle est due surtout à des causes psychologiques, et parmi ces dernières ce n’est pas la réflexion qui l'emporte. Elle est le produit moins de l'intérêt, qui peut se satisfaire autrement, d’autant qu'il. est calculé, que du naturel belliqueux qui pousse l’homme à choisir ce moyen, même quand il calcule le but. La plupart du temps, il n’est pas raisonnable de provoquer une guerre : chaque fois que les adversaires ne peuvent se retirer des hostilités qu'avec des dommages considérables et disproportionnés avec la valeur du but, partout où l’on s’acharne à se disputer un avantage secondaire, on peut être sûr que l'impulsion, la passion, se mêlent à la guerre ‘.
D’une manière plus générale, au-dessous des buts conscients et parfois minimes, il existe, dans les régions plus profondes et plus obscures de lPâme, des causes impulsives, irréfléchies et même parfois inconscientes, causes cachées ou peu apparentes, qui sont cependant souvent plus agissantes et plus réelles : les principes, les théories voilent des instincts; Phonneur ?, la gloire dissimulent Pinimitié, le désir de se battre ou de se venger (ex: guerres privées), lPamour-propre ou Pambition nationale; le patriotisme dégénère en égoïsme collectif ou en quelque autre passion. Si ces causes n'apparaissent pas très clairement à celui qui en subit l’action, a fortiori sont-elles obscures pour les observateurs éloignés : comme elles ne laissent que rarement des traces manifestes dans les documents, elles échappent plus facilement à lPinvestigation.
On s’en tient généralement, pour cette raison, à l’occasion, comme à une explication simple et commode. Dans la guerre, pourtant, (comme, d’après Lombroso, dans le crime), le but, Poccasion ne sont pas ce qu'il y a de plus important. La sociologie doit non pas se contenter de lexplication superficielle, par les petites causes, mais déterminer les causes efficientes, irréfléchies où même inconscientes mais réelles, des actes.
Elle n’attribue plus, par exemple — comme Pont fait des his-
1. Les guerres nationales actuelles comportent plus de spontanéité que les guerres monarchiques du passé (Infra.) Le principe des nationalités n’est que la théorie d’un instinct, du sentiment national.
2. Novicow (Les lulles, p. 667) attribue la guerre de Crimée à une simple humiliation infligée à la Russie par lord Stratford Redcliffe qui poussa la Turquie à dejeter une note acceptée par la Russie, et la guerre de 1870 à l’humiliation de la Prusse voulue par le gouvernement français et à l’injure de la dépèche d'Ems. — Causes occasionnelles, mais non efficientes. « I1 n’y a eu ni insulté ni insulteur », confessa M. Benedetti.