‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 306 sur 471 · CRITIQUE DE PROUDHON · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE PROUDHON

par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui servit de matrice, se pose dans sa majesté et sa vaillance ; c’est sur le corps d’un ennemi abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et d'immortalité. Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides font horreur à notre philanthropie. J'ai peur que cette mollesse n'annonce le refroidissement de notre vertu » (p. 38). La guerre, c’est notre histoire, notre vie, notre âme tout entière ; c’est la législation, la politique, FEtat, la patrie, la hiérarchie sociale. c’est tout (p. 103). Supprimez, par hypothèse, l’idée de la guerre il ne reste rien du passé ni du présent. Par elle, se révèlent et s’expriment, aux premiers jours de l’histoire, nos facultés les plus élevées (p. 26) : religion (p. #1 s), justice (p. 49 s), idéal, poésie, littérature, beaux-arts, (p. 58 s), économie sociale, politique, gouvernement, noblesse, bourgeoisie, royauté, propriété. € Par elle, aux époques subséquentes, les mœurs se retrempent, les nations se régénèrent, les Etats s’équilibrent, le progrès se poursuit, la justice établit son empire, la liberté trouve ses garanties. » Cest la discipline de l’humanité (p. 71 s). — Elle n’est pas bonne seulement par contre coup, par les vertus dont elle est occasion, par le repentir qu’elle fait naître, — sinon il faudrait déclarer sublime le péché originel qui nous a valu le rédempteur, — mais dü'ectement, car la condition de la vie est l’action, et pour qu'il y ait action, il faut un rapport entre un sujet et un objet, un moi et un non-moi qui lui résiste, il faut une lutte : agir c’est combattre. Mais € l’homme ne lutte pas seulement contre la nature, 1l lutte aussi contre l’homme : cela est inévitable, et cela est bien : force, bravoure, vertu, héroïsme, sacrifice des biens, de la liberté, de la vie, de la famille, voilà à quelle sublimité de vertu nous appelle la guerre » (p. 74-80). L’anarchisme aristocratique de Proudhon aboutit aux mêmes conséquences que l’autoritarisme étatique de Hegel : 11 ny à rien au dessus des nations. Comme lui, il semble avoir pressenti le darwinisme social : chaque Etat à autant de droits qu’il en peut exercer. Cest le droit de la force. On sait ce qu’il en est de cette prétendue absence de rapports juridiques entre les nations et de la valeur probatrice de la bataille !. Le droit du plus fort, conséquence logique de lapologie, n’estpas un droit : le

4. Contre les affirmations de Proudhon sur ces deux points, v. la médiocre Réfutation de la querre et de la paix de Proudhon {anon.), p. 6 s., 46 s.; Pradier-Fodéré, t. VI, p. 38; X.., Essai sur la phil. de la g., p. 85 à 104...

droit véritable repose sur un tout autre fondement que les rapports des forces de deux sujets.

Quant aux € mystères » de lanarchie des Etats, des causes de la guerre, du respect de l’homme de guerre € plus grand que nature », ils sont explicables autrement que par une iIntervention divine, Proudhon commet, à cet égard, le même malentendu que de Maistre : dans l’âme humaine, 1] considère comme suprahumain, divin, ce qui est le plus général, c’est-à-dire le plus commun et le plus vulgaire, ou le plus ancien, c’est-à-dire Île plus primitif : il juge d’après le peuple, qui s’attarde à des conceptions inférieures, et d’après la femme, que lui-même appelle ailleurs un diminutif de l’homme, et à qui, ici même. 1] attribue logiquement une infériorité € colossale », puisqu'elle n’a pas subi les bienfaisants effets de Pactivité militaire. € Le peuple s’est transmis d’âge en âge la religion des armes (p. 120)... II est de l’avis des femmes (p. 84). Le juge naturel de Phomme est la femme; or son cœur est au militaire. Aux yeux de la femme. le guerrier est l’idéal de la dignité virile. Quand elle le voit armé, elle appelle son seigneur, son chevalier, son vainqueur. » Vénus, la Bellatrix, aima toujours Mars.

S'il nous fallait critiquer Proudhon, dont les sophismes se réfutent d'eux-mêmes, nous ne pourrions mieux faire que citer Proudhon lui-même. Sa conclusion finale est la condamnation de la guerre, au sens strict, — ce qui pourrait peut-être s’expliquer, sans folie de sa part, parce que les bienfaits attribués dans la première partie à la guerre doivent s'entendre de la lutte en général. Son ouvrage est, au fond, pacifique, — caractère qu'ignorent la plupart deses détracteurs. Il a une confiance telle dans le génie actuel de la paix, qu’il ne craint pas de reconnaître le rôle des combats € aux premiers jours de l'histoire et aux époques subséquentes » (p. 26). Peut-être mème pourrait-on découvrir, sous la confusion de sa dialectique, une analogie avec la thèse de Spencer : la guerre bonne dans le passé, et mauvaise dans le présent et dans l'avenir. Dans tout louvrage, implicitement, et, à la fin, explicitement (t. Il, p. 3625), il fait sortir la paix de l’état d’hostilité. « C’est la guerre qui, par son évolution. conclut elle-même à la paix. » Puisque, semble-t1l penser, la lutte fortifie le bien, il arrive un moment où le bien doit avoir assez de force par lui-mème. € La guerre a terminé son œuvre » (p. 369). L’antagonisme, qui ne consiste pas essentiellement en un pugilat, tend, par sa nature même,

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