CAUSES OCCASIONNELLES ET EFFICIENTES. LES CROISADES
toriens peu profonds — Les Croisades aux prédications de Pierre l’Ermite et de saint Bernard, ni même, comme le fit Tarde, à un syllogisme collectif (je veux faire mon salut, or combattre les infidèles pour obtenir le tombeau du Christ est un moyen de faire mon salut, donc...) Cette € grande folie ! », suivant elle, s’explique par l’activité conquérante, condamnée à un repos forcé en Europe, qui cherchait un aliment dans une série de guerres transmarines (Loria) et surtout par la € Nature primitive des hommes de ce temps *. » Il faut, pour se faire une idée de cette dernière, remonter jusqu'aux héros d’'Homère : l’humanité reproduisant, de civilisation en civilisation, la succession des divers âges d’une vie humaine, le moyen-àge représenterait la période denfance * de la société qui naquit après la chute de la société romaine ; les personnages de cette période ne ressembleraient nullement aux hommes de la nôtre, mais plutôt à nos enfants.
€ On les voit se lancer à lexécution de leurs mille projets avec une ardeur extrème, prêts à tout briser comme à tout endurer, puis tout à coup abandonner l’entreprise, la détester ! Et cela, non par suite de la difficulté qui, au contraire, aiguise leur vouloir, mais sous le choc de quelque impression vive venant subitement détourner le courant de leurs désirs » : un autre projet surgit, plus séduisant, une terreur superstitieuse jette parmi eux un désarroi, une voix du ciel leur conseille d’aller ailleurs. Les Croisés de 1202, partis pour la conquête de Jérusalem tournent subitement leurs efforts contre empire chrétien de Constantinople *. Les chroniques du temps sont pleines d'incidents analogues. € Chaque sentiment successif règne tour à tour sans partage. Ces guerriers se montrent à ce point versatiles, parce qu'ils ont peu coutume de raisonner leurs actions. Ce sont de vrais enfants : ils ne réfléchissent pas. Ils se laissent entrainer par linstinct, par l'impression, par l’intérèt immédiat, par une
1. A. Loria, Les bases éc., p. 289. — Letourneau, La q., p. 525.
9. Garreau, L’élat social de la France au temps des croisades, ch. virr. Les caractères dans la population souveraine, p. 144 s., 442, — Les études de ce genre sont rares à raison de leur difficulté. Celle-ci est digne de leur servir de modèle ; en outre elle cadre avec nos idées : aussi la rapportons-nous.
3. H. Dumesnil, La qg., p. 84, voit dans les mœurs violentes de la féodalité et l'emploi généralisé de la force, une conséquence de la jeunesse et de la barbarie des races nouvelles qui « ne suivaient que leur instinct brutal ».
4, M. Garreau croit que cette diversion fut sans motifs. Malgré l’obscurité, on en donne de multiples explications. M. Loria l’attribue à des soucis pécuniaires. Cf. en sens divers : ouvrages cités par le Polybiblion, 1889, IT, p. 154, et W. Norden, Der vierle Kreuzzug im Rahmen der Beziehungen des Abendlandes zu Byzanz, 1898. (11 montre le rôle de Venise et de Henri IV.)
sorte de vitesse acquise qui les mène souvent beaucoup plus loin qu'ils n’ont prévu. Ils commettent des cruautés avec une indifférence stupide. »
Pourquoi leur conduite est-elle capricieuse? parce que rien dans leur éducation militaire ne les forme à la réflexion, à l’empire sur eux-mêmes et que dans l’exercice du pouvoir ils n’ont à compter avec personne. $’il leur arrive de rompre une trève qu’ils ont juré d'observer, ce n’est point qu’ils aient manqué de sincérité : le repos leur coûtait; leur combativité les démange et se manifeste comme par accès. Leurs campagnes n’ont pas toujours un but collectif bien défini; €le chevalier se bat pour son propre compte » : l’enrôlement étant libre, 11 ne se bat que s’il fait sien le but de la guerre ou s’il a des mobiles personnels de participation, et ces mobiles sont tirés surtout de son ardeur guerrière. Vaniteux, fanfaron, avide de se couvrir d'exploits, il fait la guerre pour elle-même, mais souvent sans haine : c’est pourquoi on se tue peu, on préfère faire des prisonniers. Ce fait s'explique aussi parce que, quoique impulsives, on ne conçoit pas ces guerres, — véritables amusements, — comme vitales !
On ne le pourrait guère : le goût de la lutte est tel que des litiges sont soulevés au moindre propos et qu’on fait une expédition là où aujourd’hui on se contenterait d’une observation, d’une réclamation ou d’un procès. € La haute classe est toujours armée et prête à la guerre. On ne peut feuilleter cinq minutes un recueil de chroniques sans lire : Il rassembla son armée et porta la guerre chez le comte de tel lieu. » Ces gens ayant commis leurs méfaits par entrainement, Qil ne leur en coûte pas de se déjuger. » Ils se confessent publiquement : en 1213 le comte Philippe de Namur se fait trainer une corde au cou, sur la place publique : € J’ai vécu comme un chien, je dois être traité comme un chien. » Ils se rendent si bien compte, à la fin, de l’inutilité, de labsence de but de leurs meurtres, commis par vanité, que plus d’un confesse avant sa mort qu’il € a trop tué », comme le fit Renaud de Montauban.
La combativité, le penchant à la brutalité, qui poussent à des guerres sans but concret, Pagressivité, l’impulsivité, qui y pous-
1. La guerre pratiquée comme un jeu (au sens ordinaire) a été parfois douce, quoique désirée en elle-même, A vrai dire ce qu'on désirait alors c'était moins ses violences véritables que son simulacre, ses spectacles, ses émotions à un degré atténué,