‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 313 sur 471 · TREITSCHKE, JHERING ; BONALD, RENAN, TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

TREITSCHKE, JHERING ; BONALD, RENAN, TOCQUEVILLE

Bonald a écrit à peu près ceci! : « Les nations, qui pourrissent dans les antichambres et les boudoirs, se régénèrent sous la tente et dans les camps. » — Zrnesi Renan précise ? : € La guerre est une des conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de s'endormir, en forçant la médiocrité satisfaite à sortir de son apathie. L’homme n’est soutenu que par Peffort et par la lutte. Si la sottise, la négligence, la paresse et limprévoyance des Etats n’avaient pour conséquence de les faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement pourrait descendre l’espèce humaine. Le jour où lPhumanité deviendrait un grand empu'e romain pacifié, n'ayant plus d’ennemis extérieurs, serait le jour où la moralité et l'intelligence courraient les plus grands dangers. » Le belge Laurent exprime la même crainte et offre le mème remède contre la monarchie universelle, laquelle ne viserait qu'à l’augmentation des richesses et des jouissances, et de Tocqueville *, contre certaine démocratie, Tous deux s’accordent à reconnaître que la guerre a constitué les nations, leur a appris à se connaître, qu’elle a agrandi la pensée des peuples et élevé leur cœur. Un grand nombre d’auteurs ont répété le cliché de l’obstacle à la stagnation #.

Un aspect voisin du précédent, et parfois mêlé à lui, consiste dans le pouvoir propulseur positif de la guerre, instrument prétendu de progrès et de civilisation, ou même — sans que cette idée tienne la première place — procédé de sélection. Elle serait voulue par l'institution primitive de univers et de homme. La plupart des conceptions dualistiques de la création supposent

4. Théorie du pouv. pol et rel., 1796. Toute juridiction entre Etats est hors nature. — Fontanes, panégyriste officiel de l’Empire, s’exprimait de mème en 1801, au sein du Corps législatif.

2. La réforme intellectuelle et morale, 1872, p. 111. Il est vrai que Renan était au fond pacifique. La guerre, a-t-il dit, est un ensemble de crimes, un état contre nature ; il souhaite une fédération de l'Europe, — Réplique et duplique: David Strauss, Allg. Augsburger Zeitung, 29 sept. 1810 ; et Krieg u. Friede, zwei Briefe an E. Renan nebst dessen Antwort auf den ersten., Lpz., 1870.

3. La démocr. en Am., t. IL, p. 438. La guerre a de grands avantages.

4. Ramon de la Sagra, Ulopie de la paix, 1849, p. 5. — Giraud, Rev. Deux-Mondes, fév. 4871. — G. Valbert (alias V. Cherbuliez), &b., 1er déc. 1876, Les dernières espérances des amis de la paix; août 1877, Le nouv. dr. des gens ; janv. 84, La g. moderne; 4er mars 89, L’arb. int. et la paix perp. ; et spécial. 4er avril 1894, La g. et la paix perp., p. 693 s. — J. Gabouat, La g. moderne, Rev. cril., 1887, p. 314. — J. Lemaître, Zola, Rev. des rev., 1891, II, p. 78 s. (et Zola, La Débdcle.) — X., Le livre de g., 1814, p. 3, —Calvo, t. IV, p. #. — Vacherot, La démocr., Lahaussois, ete. ; cités par Salières, La g., p. 86, 28, qui lui-même compare la guerre à la foudre, au Nil et à une soupape de sûreté (p. 86, 51.) — H. P. Cazac, La Moralité de la g., dise. de distr. de prix, Tarbes, 1889, p. 9s. — J. Peyronnard, Des causes de q., p. 344. — Duruy, Loti (P. Lacombe, La g., p. 178, 190.)

l’antagonisme de deux Etres, l’un bon et l’autre méchant. € Notre monde est fils de la guerre », a dit Héraclite !, et on a répété fréquemment cet aphorisme, qui, il est vrai, doit s'entendre de la lutte en général et s'appliquer au monde inorganique. Puisque le combat est partout, n’est-il pas aussi la condition de toute vie? Le genre humain doit-il chercher à échapper à la loi? Aristote ? conclut du monde physique au monde social : € Tout se sépare et se réunit, écrit-11. Ce qui produit harmonie, c’est Popposition d’une chose avec elle-même... La guerre est la mère de toutes choses. Homère à tort d’avoir souhaité la fin de toutes les querelles des Dieux et des hommes, car. s’il en était ainsi, tout périrait.… Comme, dans notre monde, toutes les formes sont tour à tour produites et détruites, ce monde ressemble au jeu d’un enfant sur le sable. » Le Péripatéticien n’a pas vu, il ne pouvait pas voir, la différence qui sépare ces éphémères constructions de celles de la nature : l’enfant reconstruira demain comme il avait construit la veille, tandis que, par le jeu même des forces opposées de lunivers et par la lutte qui en résulte, de nouvelles formes surgissent, plus perfectionnées que leurs ancêtres. mieux adaptées à leurs fins, étendant sans cesse la coordination et l’harmonie à des cercles plus vastes, et, par là même, rendant la lutte violente impossible et inutile dans leur sein.

Par une voie différente, Hegel est arrivé à des conclusions comparables à celles des philosophes antiques. Il tente, par son système des contradictions, d'expliquer la guerre, (cette contradiction nécessaire par laquelle se dégage, dans la vie du genre humain, la vérité relative propre à chaque période de lhistoire de l’espèce. » L’équité, la vertu, le droit, les talents, l’autonomie, qui ont leur valeur dans la sphère de la réalité consciente, n’entrent pas en considération dans l’histoire du monde. Les actions des esprits des peuples Pun sur l’autre sont leur dialectique apparente. L'histoire universelle est le juge universel. Au peuple qui représente le plus exactement, à un moment donné, l’idée de Pesprit-du-monde, échoit la domination du monde à cette époque et la réalisation de cette Idée. Ce rôle ne peut lui

1. Tôkepoc unrnp névrwv. — Héraclite, dans Diogène Laërte, IX, 7 s; Plat., Symp.. c. 12; Lucien, /caromenippos, 8 ; Plutarque, De Isid. et Osir., I, p.370 ; Empédocle, dans Platon, Soph., p. 242 ; Aristote, Phys., 11, 4. — Sur l’origine de cette parole, v. auteurs cités par Wiskemann, Der Krieg, p. #1 s ; Jähns, Ueber Krieg, p. 62.

2. Morale à Nicomaque, NII, 1 ; Morale à Eudème, VIX, ch. 2, $ 11. — Cf. Fouillée, Hist. de la Phil., p. 35-38; Mabille, La g., p. 23; 3. Peyronnard, Causes de q., p. 344.

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