PORTALIS
l’absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot; j’entreprends de démontrer la moralité du succès. Le vainqueur est non seulement le civilisé, mais le meilleur, le plus moral et c’est pour cela qu'il est vainqueur... Tout est parfaitement juste en ce monde... L'histoire est fatale, c’est une géométrie inflexible, tout y est bien, car tout mène au but marqué par la Providence !... » Pourrions-nous dire mieux pour réfuter Cousin ? L’aspiration vers l'idéal, qui est une négation du réel, n’est-elle pas une réalité? L’homme et mème les animaux ne se comportent pas et ne peuvent, sans se nier eux-mêmes et détruire leur propre vie, se comporter de même envers tout € ce qui arrive ». L’individu accepte ce qui a une utilité consciente ou inconsciente pour sa personne et pour son espèce ; 1l repousse ce qui lui nuit. Il agit et juge différemment suivant que les faits correspondent ou non à son utilité, consciente ou inconsciente. Les idées de droit et de devoir, les idéaux, existent et il est bon qu’ils existent : or ils condamnent formellement la guerre. Cousin luimême ? a reconnu la nécessité de régir par la loi de justice les nations européennes et même celles du monde entier, qui (ne forment qu’un seul peuple ».
On a souvent cité les paroles par lesquelles le comte Portalis termine un mémoire sur la question. € Résultat inévitable du jeu des passions humaines dans les rapports des nations entre elles, la guerre, dans les desseins de la providenee est un agent puissant dont elle use tantôt comme d’un instrument de dommage, tantôt comme d’un moyen réparateur. Tour à tour féconde en calamités et en améliorations, retardant, interrompant le progrès ou le déclin, elle imprime à la civilisation qui naît, s’éclipse et renaît pour s’éclipser encore, ce mouvement fatidique qui met alternativement en action toutes les puissances et les facultés de la nature humaine, par lequel se succèdent et se mesurent la durée des empires et la prospérité des nations *. » = La plupart des apologistes sont moins éloquents. Soit indigence d'esprit, soit pénurie d'arguments valables, ils se répètent lun l’autre, alléguant vaguement que la guerre est ou à été un agent
4. 1b., et Rev. des Deux-Mondes, t. XXXIL, p. 212. On a reproché toutefois à Cousin des paroles mal comprises; v. Barni, La Moralité dans la démocr., 14° leçon.
2. Cf. E. de Girardin, Désarm., p. 33. — Véra, Essais de phil. hégel., 1864, p. 15, 48 s, 186 : la guerre est légitime, nécessaire, bienfaisante, elle donne la conscience de soi, de ce qu’on peut accomplir...
3, De la g. consid. dans ses rapports avec les destinées du genre humain, les droits des nations et la nature humaine, Ac. se. mor. el pol , 1856, t. 38, p. 45.
promoteur du progrès, un instrument nécessaire, puissant ou rapide de civilisation, la fondatrice des sociétés humaines et l'agent de leur développement moral et matériel ?.
Des ouvrages spéciaux ont été consacrés au développement de cette thèse. L’Allemand Gottfried H.Teschirner ?, un des premiers apologistes, un des plus ignorés, n’est pas celui qui lui donne le moins d’ampleur. La guerre est plus qu’un obstacle à lengourdissement et à l’efféminement, une occasion de beaux gestes : elle fut la condition de la formation et de l’évolution du genre humain. Véritable ange de la mort, elle accomplit les arrêts du destin, et de cette destruction jaillit une nouvelle vie. Elle répandit les peuples sur la terre et les fit passer de la barbarie à la civilisation, qu’ensuite elle propagea. © Les guerres sont les voyages des peuples. » Longtemps ce furent, pour les nations isolées, le seul moyen de contact, de transmission des idées et des inventions. Par elles, s’opéra la transmission de la philosophie orientale à l’hébraïsme, et du christianisme, qui en est dérivé, au monde germain. Par elles aussi, se sont effectués ou
4. X.., Phil. de la g., 1874, p. 6. — G. Le Bon, L'homme el les soc., t. LI, p. 935 : elle seule pouvait établir dans la tribu la solidarité et le respect de l’autorité sans lesquels aucune société n’est possible ; elle fait partie intégrante de la santé sociale. — L. Gumplowicz, Rassenkampf, p. 175, 218, et trad., p. 175, 217 : la lutte des races est le principe propulseur, la force motrice de l’histoire (de même, Ranke et Lasaux); Soc. el pol., p. 214 : elle n’est pas créatrice, mais propagatrice et unificatrice. — L. Stein, Das Ideal des ew. Fried. u. die soz. Frage, 1896, p. 49 : si la guerre a accompli sa fonction politique en formant et équilibrant les Etats, elle conserve encore un rôle pédagogique, — Gasparotto, Princ. di nazion., 1898, p. 125 : mission sociale, éducative, génie de la guerre, — Cosentini, Le militar, de l'avenir, R. int. soc., 1899, p. 519. — S. R. Steinmetz, L'Hum. nouv., n° sur la g., p. 232. — Parmi les militaires : Hueber, Rôle de l’armée, 1872, p. 110, 153, 164 s. — Cel Marselli, La g., p. 104; et J. des sc. mil., 1882, t. I, p. 255 s. — G:l Lewal, La chimère du désarm , p.10 : la guerre est un véhicule de civilisation; ses secousses sont des cascades purifiant l’onde troublée des courants humains (!), un effet (?) de la sélection. — Gt! Jung, La qg. et la soc., p. 32, 49 : moralisatrice ; le soldat est le pionnier le plus actif de la marche en avant. (Plus tard, il écrit un livre pacifique : De la paix, p. 9, 16, 25, 42 : inséparable de la paix, comme ja nuit du jour ; lutter pour simplifier l’humanité.) — G:l Bardin (Saliéres, La g., p. 120, 136) : elle n’a jamais tué que les pays qui mouraient ;.. c’est parce qu’ils tombent qu’on les attaque. — Gal Leer, Essai de rech. hist. et crit. des lois de l’art de la conduite de la g., Stratégie positive, Pétersb,, p. 4, 3. — Cel de Heysman, La g., son import. dans la vie du peuple et de l'Elat, p. 34, 41. — Von Zareba (Wolf, Das mil. Echo, bp. 1). — Kiessling, Ew. Krieg, p. 109-131 : Culturnothwendigkeit : elle a formé le droit, la morale, la langue (?) — E. de la Iglesia, Educ.militar., p. 122. — Ce Henry, L'Esprit de la g., p. 12 : elle provoque fous les progrès. (Cf. Major Jähns, Heeresverf., p. 7.) — Martial d’Estoc, Le génie de la g., 1892, p. 7. Etc.
2. Ueber den Krieg, ein philos. Versuch, Lpz, 1815, p. 408 s, 202, 214-229, etc. I] dit cependant (p. 271, 275) que la guerre, par les destructions qu'elle cause, empire la condition des peuples et retarde le développement de leur civilisation. Elle est un mal moral et un mal physique : le conquérant triomphe parfois du peuple qui défend ses droits les plus sacrés ; elle amène dans des pays entiers le malheur et la corruption.
JÆHNS, MABILLE 465
achevés tous les grands événements du monde : la fondation de Etat et des Etats, leur destruction quand le temps est venu (Orient, Grèce, Rome). Sans la guerre, l’état actuel n’existerait pas. car le présent est fondé sur le passé. C’est, non pas une fatalité désordonnée, mais un décret de la Providence.
Dans un livre assez fourni, le major Maæ Jähns attribue aux guerres même blämables moralement, les mêmes « résultats positifs de culture » : régulation de la population, peuplement de la terre, régénérescence, création et développement de la propriété, de PEtat, de ses finances (hélas), encouragement au commerce et à l’industrie, sélection, civilisation. Les nations s’y rajeunissent, s’y découvrent elles-mêmes, leurs éléments sy coordonnent. € Vexatio dat intellectum » ; le besoin fait notre force. La guerre est le coup de fouet de la peur. La statistique peut dénombrer les morts, les blessés, elle ne peut chiffrer Ia valeur éducatrice de l'armée, Paffirmation de soi-même, l’accroissement de puissance obtenu par la victoire. Alexandre propage l’hellénisme, Charlemagne empêche PAllemagne de se déchirer, Frédéric lunifie... « Vraiment les effets civilisateurs, dans la seconde moitié du xix° siècle, sont surprenants par leur incomparable grandeur : partout la guerre s’est montrée, ici conservatrice, là ouvreuse, là agent actif, là Dieu-juge, là Dieu-initiateur ! » (p. 320). Bref, elle n’est pas seulement un phénomène naturel, une loi de nature, mais la mère de toute chose. Janus, dieu de la guerre, était le dieu de tout commencement ?.
Pas d’utopies! s’écrie de même M. P. Mabille. La guerre est partout, notre monde en est fils, c’est une loi de sociologie, un principe de progrès ; elle forme, améliore, opère un triage. Le champ de bataille est le théâtre de la plus haute moralité, il arrache à l’individualisme et apprend à vivre et à mourir pour autrui. € De la guerre se dégage la morale la plus pure. Hors de la bataille, elle apprend Punion, la discipline, la subordination. » Certes elle n’est conforme ni à l’épicurisme, ni à la morale chrétienne, mais au stoïcisme ?.
1. Ueber Krieg, Frieden u. Kultur, Berl., 1893, p. 45 s, 47... (mêmes termes que dans Tzschirner, p.105, 107, 408...) — P. 430 : elle a peut-être été plus bienfaisante, mais elle l’est encore. — P. 80, il expose, comme un de ses bienfaits, les limitations apportées à elle-même. N'est-ce pas faire au crime un mérite du châtiment ? Et si la guerre est un bien, sa limitation n’est-elle pas un mal?
2. P. Mabille, La g., ses lois, son infl. civil., sa perpét., 1884, p. v, 29, 79, 137, 140$, 451, 982. Même instinet de la force, de la lutte, de la dureté, que chez Nietzsche. 1b., p. 282 : toutes nos qualités morales sont des vertus de soldat ; Nietzsche, Vol. de puiss., II. p. 249 : pas de bon savant qui n’ait en lui les instincts du soldat :
Plusieurs auteurs ont donné à leur exposé une forme plus spécialement historique, en ayant soin de choisir les faits, pour les encadrer dans leur système. M. de la Barre-Duparcq ‘ montre, par des faits assez peu probants, le Parallélisme des progrès de la civilisation et de l’art militaire, mais sans affirmer nettement que la guerre en est promotrice. Il conclut seulement que, la civilisation ayant fait des progrès depuis les origines, et Part militaire aussi, ils marchent de pair. Il y a entre eux une influence réciproque : la culture développe les institutions guerrières, qui, à leur tour, servent la culture en la protégeant.
On s’est essayé, par contre, à ramener l’histoire des progrès de l'humanité à celle des guerres et des traités. Hartmann *? estime que Xerxès n’eût pas dû pleurer en voyant tant d’hommes traverser l’Hellespont, car leur sacrifice suscita Eschyle. Sophocle, le siècle de Périclès et € tout l’idéal de l’humanité future ». Pour Jouffroy Ÿ, la guerre médique ayant déjà servi la civilisation au berceau, Pexpédition d'Alexandre fut le premier acte de sa jeunesse, Cle début de cette longue lutte de la civilisation contre la barbarie, qui est le fond de l’histoire de humanité, parce qu’elle est Le fond de sa destinée. Au lieu de détruire, Alexandre fonda ; au lieu d’abrutir, il éclaira ;.. il avait le génie d'un apôtre. » Les idées de toutes les nations qu’il mit en contact € firent connaissance et se rallièrent au flambeau de lesprit grec. De cette union intellectuelle résulta le premier monde civilisé, le monde grec ou oriental. »
E. Lerminier * expose les gains de la civilisation à chacune des grandes guerres historiques. Celle de Troie est la € première entrevue de l'Europe et de PAsie »; les guerres médiques € sau-. vent de Pesclavage le génie occidental, dépositaire de l’avenir du monde »; celle du Péloponèse est le duel du génie ionien contre le génie dorien qui, plus viril et plus pur, l'emporte. € Sans ces quatre guerres, humanité eût-elle marché? » Lerminier en doute. Rome se livre sans pitié à la conquête : les faibles meurent, mais le génie romain est € l’énergique ouvrier
savoir commander et obéir, ne pas peser sur une balance d’épicier le permis et le défendu. — 14., L’arb. est contraire à nos mœurs, p. 5%, 63 : une paix profonde serait monotone, plate, banale, elle nous asphyxierait.
1 Ac:sc, mor., t. 54, p. 451 S, 47715055, p.125, 1875, 218.54, p.452 Ce Sont les plus faibles qui développent l’art militaire, car ils en ont le plus besoin : donc cela est favorable à la civilisation.
2. Das Jahrh. : der Krieq u. die stehende Heere, Hamburg, 1856.
3. Mélanges (Salières, La q., p. 136, approuve, et applique aux g. postérieures).