LA GUERRE ET LES VERTUS MORALES
lection pour son spectacle, quant aux mystiques auxquels les réalités les plus simples paraissent incompréhensibles, — une explication ne modifierait pas leur état d’esprit : il tient à un état interne et relève de la psychothérapie. — Une chose toutefois reste réellement mystérieuse. € Je suis, dit Méphistophélès à Faust, une partie de cette force qui veut toujours le mal et fait toujours le bien »: la guerre, dont les atrocités causent soi-disant tant de bien, ressemblerait-elle à l’esprit du mal? Cette invraisemblance doit mettre en garde contre ses prétendus bienfaits ?.
Les vertus morales ? La guerre, sans doute, a suscité mainte fois le courage, lhéroïsme même. Mais, dans la mesure où elles sont appréciables, la plupart des qualités qui se trouvent développées n’ont de valeur que pour la guerre elle-même ?. Si elles préexistent, les combats leur donnent seulement l’occasion de se manifester ; s’ils les créent, ce sont eux aussi qui les absorbent. Où est l’avantage ? Il ne subsiste que le mal de leurs effets, indépendant de la pureté de leurs mobiles, d’ailleurs souvent troublée. Elles dégénèrent parfois en brutalité. La bataille développe une haine inplacable et tous les instincts sauvages.
La vie n’offre-t-elle pas mille occasions de sacrifice, sans que cet élément mauvais se mêle au bon, sans que les suites comportent de mal pour personne? Le dévouement du marin, du médecin et de mille catégories sociales sont trop réels, pour qu’on y insiste. Ge qui frappe dans la guerre, c’est la simultanéité, le nombre et l’éclat des actes : le courage civil, plus modeste, est souvent ignoré, il se présente isolé et sans qu’on ait l’attention fixée à le découvrir; l’histoire, aujourd’hui les journaux, le mentionnent rarement, mais il n’en existe pas moins. Sil fallait enseigner la bravoure à des peuples qui n’en manquent jamais pour soutenir autre chose qu’un caprice de prince ou un intérêt de financiers, il y aurait mille moyens de la développer.
On craint que, sans la guerre, le genre humain ne s’amollisse. Il est arrivé sans doute que des peuples aient été à la fois inaptes à l’activité militaire et corrompus ou décadents. Mais est-ce bien l’absence de carnage qui les a viciés? Leur avilissement physique et moral n’est-1l pas dû à lexcès ‘de guerre, ou à
1. Critique des apologies politique, morale, intellectuelle : Novicow, La g. et ses prélendus bienfails, et La Fédér., p. 211-298 ; Paretti, Arb. internaz., 1875, p. 155$ : Confutaz. dei sostenori della g. Etc...
2, « La guerre Ôôtée, les prétendus services qu’elle rend n’ont plus de sens, » (Lacombe, La querre et l'homme, p. 290.)
un tiers phénomène qu’elle eût été impuissante à combattre? En fait, elle n’a nullement arrêté leur décadence. Si les peuples belliqueux sont vivaces et si les peuples amollis ne se battent pas, c’est à leur tempérament qu’ils doivent la guerre ou la paix, plutôt que l'inverse, ou bien la corrélation est due à une cause commune : ceux qui possèdent ou acquièrent une grande puissance daction la dépensent dans des entreprises pacifiques aussi bien que guerrières. Les nations conquérantes n’ont pas été, au total, plus morales que les autres: moins débauchées peut-être, mais plus cruelles et plus sanguinaires. Inversement les peuples non militaires ne furent pas et ne sont pas les plus corrompus. En dehors des petites tribus pacifiques dont les ethnographes signalent l’honnèteté, la pureté des mœurs, Pactivité industrieuse, en dehors de la Chine, presque immobile sans doute, mais non € pourrie », — la Suisse, la Belgique, les pays scandinaves, les Etats-Unis, même avant l’impérialisme, nous offrent l’exemple de leur activité. Et la logique conclut comme lobservation : on ne conçoit pas pourquoi la suppression des meurtres, des misères, de la haine, qui accompagnent les hostilités, entraînerait un recul des mœurs. Si ces ferments étaient nécessaires, n’en subsisterait-1l pas encore trop ? S'il suffit d’un stimulant moins violent !, ne reste-t-il pas d’autres luttes, d’autres disciplines, d’autres travaux, ou même, à défaut de raison spéciale d'action, cet impérieux mobile que, pour vivre et se perpétuer, il faut agir, agir sans cesse? La guerre est non pas le seul procédé de la lutte, mais seulement un de ses cas particuliers; il en existe une infinité d’autres, que des auteurs peu suspects? trouvent suffisants.
La rareté ou la disparition des guerres amèneraient, dit-on, V’oisiveté. Peut-être, mais pour qui? Par définition, pour ceux dont la guerre est l'occupation : pour les peuples belliqueux ? pour les castes militaires, pour les armées de métier ou pour ceux qui, par métier, font partie de lParmée. Ainsi la noblesse,
1. La brute seule n’agit que par des impulsions puissantes. Les contemporains, plus enclins à l’action que les primitifs, n’ont pas besoin d’y être poussé par des nécessités impérieuses et urgentes,
2, Holtzendorff, Ew. Friede, p. 56; Jähns, tb., p. 291; E. Sanz Y Escartin, L’individu el la réforme soc., p. 360.
3. Aristote (Polit., 1. IT, ch. vi) a porté sur les institutions de Sparte un jugement très juste : « La constitution de Licurgue ne se rapporte qu’à une partie de la vertu, c’est-à-dire à la valeur militaire, Les Spartiates se sont maintenus tant qu'ils ont fait la guerre, Quand leur domination a été établie, ils ont péri faute de savoir vivre en repos et de s’ètre exercés aux autres vertus plus importantes que celles des combats. »