THÉORIE ET PRATIQUE DE LA GUERRE COMME SPORT
de l’armée convergent à cet égard avec ceux de la nation. La paix ne doit jamais durer plus de vingt années, et il faut souhaiter que des périodes de calme si prolongées soient aussi rares que possible » : donc, & ne pas s’embarrasser outre mesure de la légalité ou de la justice » du but, puisqu'il suffit « des besoins (généraux) de la nation ».
Des opinions semblables, émanant d'hommes d'Etat, comme Bacon, Machiavel, Moltke, qui voient dans la guerre un Cexercice salutaire », ont pu influer davantage sur l’existence de guerres dont la décision appartenait à leurs princes. Des /aits assez nombreux prouvent qu’en d’autres circonstances, ces conceptions passèrent dans la réalité. Montaigne attribue aux Romains d’avoir € à escient nourry des guerres avec aucuns de leurs ennemis, seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que Poisiveté mère de corruption ne leur apportast quelque pire inconvénient ; pour servir de saignée à la république et esventer un peu la chaleur trop véhémente de leur ieunesse, escourter et esclaireir le branchage de cette tige foisonnant en trop de gaillardise, pour dériver cette esmotion chaleureuse qui estoit parmy eulx, de peur que ces humeurs peccantes qui dominoient toujours en eulx ne maintinssent la fiebvre et n’apportassent la ruyne entière... Il y en a plusieurs, en ce temps, ajoutet-il, qui discourent de pareille façon, souhaitant que cette émotion chaleureuse qui est parmi nous se peut dériver à quelque guerre voisine. Et de vrai une guerre estrangère est un mal bien plus doux que la civile, mais je ne crois pas que Dieu favorisât une si injuste entreprise d’offenser et quereller autruy pour notre commodité !. »
On usa de même ? de la guerre sans raison spéciale pour se débarrasser des troupes dont on n’avait plus besoin. € Que ferons-nous de nos gens d’armes?» dirent les rois de France. Pendant plusieurs siècles, leurs conseillers ont répété la réponse que Jean de Bueil * place dans la bouche du chancelier de France, et qui,. dégagée d'artifices oratoires, peut se résumer ainsi : Qu'ils se fassent tuer ailleurs! «Le roi, messeigneurs, dit le chan-
A. Essais, 1. II, ch. xxt, p. 503. Il qualifie excellemment ces procédés : « Les
mauvais moyens employés à bonne fin. » Il rappelle les vers de Juvénal (Saf, vi, v. 28108-).: , , :
Et patimur longa pacis mala : sævior armis Luxuria incumbit victumque ulciscitur orbem.
2, Tarde (L’oppos. univ., p. 411) signale « les guerres esthétiques en quelque sorte, où la guerre est pour la guerre, comme au beau temps de la chevalerie, » 3. Le Jouvencel introduit aux armes (L'Armée à travers les dges, p. 105.)
celier, désire faire son devoir envers messeigneurs de la guerre, qui l’ont si bien servi. Effectivement, il ne doit pas être ingrat pour que chacun ait toujours meilleur cœur et bon vouloir de le servir. Or, la manière de les bien pourvoir, c’est de leur donner exercice. Il faut leur baïller un bon chef et une bonne querelle à soutenir. En leur baillant une bonne grosse guerre, bien fondée et à bon titre, ils seront honorablement pourvus, car à gens d'armes est défendu le repos. Si le roi les laissait oisifs dans ce royaume, ils deviendraient gras, et, en accomplissant les sept péchés mortels, ils mourraient avant leurs jours sans tirer pénitence des maux qu’ils ont faits. Et ainsi vous pourvoirez, non seulement au corps, mais à âme. » Cet avis adopté, le Jouvencel mena l’armée au secours d’un roi voisin, menacé par des rebelles. Tel du Gueselin conduisit les grandes Compagnies en Espagne. sous Charles V ; tel aussi Louis de Bueil, frère de Jean, entraîna, sous Charles VII, les « Ecorcheurs » contre les Suisses.
€ Il y a toujours en un Etat, dit à ce sujet Montchrestien!, des larrons, des faynéants, des mutins, qui gastent la simplicité des bons subjets, et n’y a bien souvent magistrat ny loy qui puissent en venir à bout, les gibets n’estans dressez, comme lon dit, que pour les mal heureux, les filets d’aragnes tendus que pour les mouches. Pour en purger le pays comme d’une pituite, on ne sçaurait trouver de meilleur appozème que de les jetter hors. À ceste occasion principalement fut meu nostre Roy Charles le Sage d'accorder et d’envoyer le secours demandé au bastard de Castille, sous la conduite de Bertrand du Guesclin. Comme aussi la mesme raison porta le Roy Louys XI à prester main forte au comte de Richemont. Ainsi tous deux remportèrent l’honneur, outre la médecine donnée à propos à leur Estat par laquelle ils nettoyèrent leur pays de ceux qui avoyent trop de vif argent en la teste, de pointes au cœur, de fourmis aux mains, d’avoir restabli deux Roys aux Royaumes dont ils avoient esté chassez... »
À notre époque on à, de même, présenté les expéditions coloniales comme pouvant servir de saignée à la métropole en la dé-
1. Traicté de l’OŒcon. pol., 1615 ; rééd. 1889, p. 301 (termes identiques dans Bodin. De la Rép., 1. V, ch. v, p. 154 s : nettoyer de l’ordure et des humeurs corrompues. — P.299$s, il conseille au roi de donner à la France quelque bon exercice pour « empescher de laisser esteindre sa générosité... à laquelle périls sont comme amorces... La laisser croupir en un languide repos, ce seroit son mal... Il n’y à moyen plus sûr ni plus expédient.. que la crainte d’un ennemi guerrier ou l’oc-
cupation de quelque pénible entreprise, » — Montchrestien semble avoir tiré profit des œuvres de Machiavel.