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CHAPITRE III

Les demi-apologies.

I. Militarisme et industrialisme. — II, Auguste Comte. — III. Herbert Spencer.

Le problème reçoit assez souvent des solutions absolues : la guerre à fait, tout — ou rien ; tout ce qu’elle a créé à toujours été bon — ou mauvais; elle restera toujours nécessaire au progrès — ou bien elle ne l’a jamais été '. Entre ces opinions extrèmes, il y a place pour des intermédiaires : la société est le produit de facteurs guerriers et de facteurs pacifiques ; la guerre, à côté d’effets bons, entraine des effets mauvais ; elle à été, mais n’est et ne sera plus, indispensable ou utile. La plus connue, la plus systématique de ces dernières, celle d’Aug. Comte, de Saint- Simon, de Spencer, comporte admission de ces deux propositions, distinctes, mais étroitement liées et se corroborant mutuellement : 1° La guerre, très importante dans le monde ancien, lui a donné sa forme, son {ype mililariste ; elle n’a plus aujourd’hui qu’un rôle moindre, car on est passé du militarisme à l’industrialisme. 2° Les résultats généraux de la guerre ancienne ont été bons ou, en tout cas, indispensables ; les actuels sont mauvais. La fonction réelle qu’elle à eue, elle a cessé de Pavoir où d'y être appropriée. C’est donc une apologie partielle où plutôt {emporaire. La fusion est telle entre les deux points de vue : utilité el réalité, que Spencer ne les expose pas séparément, et montre seulement la nature des effets anciens et leur dispa-

1. Gumplowicz fonde le progrès social uniquement sur la lutte des races et lPextermination ou l’asservissement des vaincus. Durkheim, à l’inverse, n’admet que des agents pacifiques de l’évolution. La plupart des pacifistes nient que la guerre ait jamais eu une utilité quelconque (Novicow, Les luttes, p. 428; Tarde, L'oppos. univ., p. 393, qualifie sa propre solution d’ingénue). D’autres, moins radicaux, plus éclectiques « embrassent plus qu’ils ne concilient les deux extrémes »: ainsi Ben). Kidd met-il presque sur le même rang la lutte des égoïsmes et le désintéressement. Etc...

DU MILITARISME À L’INDUSTRIALISME. B. CONSTANT, j.-B. SAY 491

rition devant ceux de l’industrie. Gette originalité est dûe à l’application de lPidée que la fonction crée l’organe et que le nonusage l’atrophie.

Pour juger sainement cette théorie, toute passion, tout sentiment de complaisance ou d’aversion, tout dessein de démontrer une thèse préconçue, doivent être abandonnés !. L’impartialité nécessaire sera favorisée par la conviction que € dans les actions humaines, le mal absolu peut être un bien relatif, et le bien absolu un mal relatif », et. spécialement pour la guerre, que la bienfaisance passée n’empêche pas forcément la malfaisance actuelle ni inversement. Il n’est donc pas de lessence de cette doctrine, à la différence des apologies pures, d'encourager aux luttes sanglantes entre nations. Telle institution, qui eonvient à une époque ou à un pays donnés, ne serait même pas -concevable dans d’autres. Il en est ainsi de la guerre et de la paix. Autant la guerre semble incompatible avec l’état de raison et de solidarité auquel est parvenue actuellement Pélite humaine, autant la paix semblerait incompréhensible avec la psychologie du sauvage. Spencer va plus loin. Il admet que Pactivité militaire a été aussi bonne primitivement qu’elle est mauvaise actuellement : sa réalité passée démontre, au point de vue évolutionniste, son utilité, et inversement son utilité postule sa réalité et tend à la ee de même que sa disparition et: sa nuisance concordent et s’appellent Pune Pautre. #3

Faute d’avoir connu le darwinisme, les prédécesseurs de Spencer n’ont pas tous donné la même ampleur ni la même puissance à leur exposé. Un des premiers, Benj. de Constant Rebecque * établit une distinction entre l’époque antique, d’une part, où, loin de constituer un mal, la guerre était à la fois fatale et utile et favorisait le développement des plus belles facultés (adresse, sang-froid, courage, dévouement, grandeur d’âme), et, d'autre part, « l’époque du commerce, où la société est assez ci-, vilisée pour que la guerre lui soit à charge » : cette dernière est appelée à succéder à la première, qui a dû la précéder, — Vers la même époque, également en réaction contre l’esprit belliqueux et tyrannique du début du siècle et, en outre, sous lPimpression de Pexemple des Etats-Unis, qu’il avait visités, le comte de Saint-Simon affirme à mainte reprise la confiance, essentielle à son système, qu’il a dans la science appliquée à l’industrie

1. Spencer l’a tenté (Prince. de sociol., t. IIT, p. 314, 316.) 2. De l'esprit de cong., 1814, p. 3-6. — Gf. J.-B. Say, Ec. pol (Te éd... De 37 S.)

pour améliorer le sort de l’humanité. Or « l’industrie est l’ennemie de la guerre : tout ce qu’on gagne en valeur industrielle, on le perd en valeur militaire. » Tandis que, dans l’antiquité, la nation se consacrait aux combats et possédait des machines (les esclaves) pour la nourrir, les peuples actuels produisent eux-mêmes et l’armée n’est plus qu’un instrument € subalterne », combattant à leur place et pour eux !: la guerre s’est mise dans la dépendance de l’industrie. Le régime industriel, où les industriels auront la prépondérance, se substitue à l’ancien régime féodal et militaire. Les sociétés militaires avaient pour but le vol, les sociétés industrielles adoptent pour le leur Ja production. Désormais, € toute guerre est impie. »

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Son collaborateur, Auguste Comte, qui revendique l'honneur de la découverte ?, a établi plus nettement encore la distinction entre les deux états temporels extrêmes, militaire et industriel.

En voici, réduites à leur plus simple expression, les idées fondamentales. — Deux buts d'activité sont seuls possibles, pour une société comme pour un individu: l’action violente sur le reste de l'espèce humaine, ou conquête, et action sur la nature pour la modifier à Pavantage de l’homme, ou production. € Toute société qui ne serait pas nettement organisée pour l’un ou pour l’autre de ces buts ne serait qu’une association bâtarde et sans caractère. Le but militaire élait celui de l’ancien système, le but industriel est celui du nouveau *. » Dans une première période, la

4. Il donne comme preuve l’institution d’armées mercenaires, et pourtant l’enthousiasme avec lequel ont combattu des nations entières, depuis la Révolution, ne lui paraît pas être un signe de recrudescence guerrière, — V. L’Industrie, 1817, t. I et II, Œuvres, t. XVIII, p. 37, 102 s, et XIX, p. 149, 156 ; p. 47 : à la diférence des rêveurs de paix universelle apriorique et artificielle, il dit que l’état de paix est amené nécessairement par l’évolution historique de fait; De la réorg. de la soc. europ., ib., p. 53; Du syst. industriel, 1821, etc... Cf. Bazard et Enfantin, Expos. de la doctr. de St-S., 1831, p. 96; Hubbard, S{-S., 1857, p. 199. — Idées analogues dans : F. Durand, Des tendances pacif. de la soc. europ., 1841, p. 23 s, 29. L'auteur croit que la guerre a, dans le passé, aidè à l’association et à la civilisation, et propose d’employer l'armée aux travaux industriels,

2. Syst. de polit. posilive ou Traité de sociologie instituant la religion de l'humanité, t. IV, app., p. lu. P.1vs, il réimprime sous son nom les pages que Saint-Simon avait publiées dans L’Organisateur, IV, Se et 9e lettres. — St-Simon avait, dès 1803, et même 1798, concu la loi des trois états. — Franck Alengry (Essai sur la sociol. d'A. Comte, p. 456) ne se prononce pas nettement sur la paternité,

3. Pol, pos., t. IV, app., p. 63. La capacité industrielle se substitue et doit se substituer au pouvoir militaire, la raison à l’autorité, l’action des principes à l’o-

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