‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 343 sur 471 · EXAGÉRATIONS DE SPENCER · texte numérisé non relu

EXAGÉRATIONS DE SPENCER

Le désir de démontrer une thèse préconçue entraîne Spencer au delà de la vraisemblance. Le cérémonial dérive en réalité de causes multiples : Superstitions, crainte, désir de propitiation se rattachant à la crainte et au respect des puissances mystérieuses qui ne sont pas forcément des vainqueurs ni mème des hommes (PArabe s’incline devant le simoun; le chien, qui ne connaît pourtant pas nos batailles, rampe devant son maître) ; jeu (la danse précède de nombreux actes des primitifs) ; idées de respectabilité ou de désirabilité — en-soi de certains états ou actes, — idées qui, se détachant de leur utile fin première, se développent hypertrophiquement. (Le fas et le nefas, le jus et Pinjuria s’appliquent à tout, primitivement; la mode est issue de cette tendance à limiter arbitrairement notre propre action pour le plaisir de la limiter, en même temps que de limitation, du désir d’égaler autrui et de l'intérêt des marchands.)

L’invraisemblance éclate lorsque, au lieu d'attribuer simplement à la faiblesse de l'intelligence l’incompréhension primitive d’une cause impersonnelle, Spencer l’explique par le militarisme. (t. III, p. 798 s.) Si les seuls agents qu’on admet aux premiers âges sont les vivants et Les esprits des morts ou les Dieux, c’est parce que la guerre empêche de se livrer au travail intellectuel, à la science, qu’elle les réprime et les méprise lorsqu'ils existent, et surtout parce que, dans le régime militaire, tout a une causation personnelle : tout mouvement est dirigé par un supérieur. (11 eût pu ajouter que l’industrie habitue, au contraire, à la notion des forces impersonnelles, auxquelles elle s'attaque ou dont elle fait ses collaboratrices, et rattacher à cette influence la conception d’après laquelle l’histoire est le produit de « grandes causes » et non des actes de quelques individus.)

Si la causation établie par Spencer était exacte, la renaissance actuelle de Pétat militaire entrainerait dans tous les domaines une rétrogradation vers le & type militaire ». Or il n’en est pas ainsi, même dans le domaine politique, où l’autoritarisme croissant et la manie réglementaire trouvent bien d’autres raisons. La famille, au lieu d’être renforcée, est plutôt affaiblie. — Cette recrudescence serait-elle due à ce que la guerre est plus utile? Spencer esquive la nécessité de répondre, en niant la profondeur de ce retour offensif des mœurs militaires: il le localise en Allemagne et, depuis 1850, en Angleterre.

Très optimiste sur ce point, comme en ses conclusions générales, Spencer l’est beaucoup moins relativement à leur portée

pratique. La démonstration la plus claire, la plus incontestable de la supériorité actuelle de lindustrialisme, ne saurait produire son triomphe réel. Il serait naïf, à ses yeux, de l’attendre de la seule conviction théorique de cette plus exacte adaptation. Tout ce qu’on peut espérer, c’est de supprimer les obstacles à la réforme proposée, de s’abstenir de lui nuire en portant les eMorts dans une fausse direction. On peut ne pas entraver le progrès, on ne peut pas y aider (p. 881 s)".

Les raisons de cette distinction échappent. Sans éveiller les espoirs chimériques d’une réalisation prochaine de Pidéal — linertie et la réaction qui suivraient sa déception dépasseraient l’encouragement donné antérieurement à Paction, — il est permis d’affirmer que, chez l’homme réfléchi, il suffit de changer la conviction au sujet d’un acte téléologique, non désiré en lui-même, pour modifier cet acte. Le corollaire des spéculations de Spencer aurait pu être un ensemble de préceptes visant à substituer systématiquement la concurrence pacifique productive à la concurrence guerrière destructive, la liberté à l’autorité. Plus idéalistes que lui, Saint-Simon et Comte croyaient à la possibilité de la réorganisation scientifique de la société et donnaient aux efforts des hommes, à partir de leur époque, la mission d’opérer le triomphe du nouveau régime sur Pancien ?. Ils n’avaient pas tort.

A. Sc. soc., p. 433 : cela conserve une utilité à la science sociale.

2. St-Simon, De la réorg. de la soc. europ ; L’'Industrie; — Comte, Pol. pos., t. IV, app. — Renouvier, 0p. cit., t. IV, p. 393 : l’homme devient « l’agent partiel de sa destinée en prenant peu à peu en main l’exécution consciente et volontaire d’actes de direction progressive ». — Ces idées sont combinées avec celles de Spencer et de Comte et traitées déductivement par G. de Molinari, lequel a « toujours fait le même livre, mais de façon intéressante » (Gide): L'Evol. écon. au XIX s ; J. des Ec., 1883, p. 68 s; L’'Ev. pol. et la Rév., La morale éc.; Le Progr. éc. ; Comment se résoudra ba quest. soc., p. 103, 129, 114, 199, 26%; Gr. et décad. de la g., p. 207... : inévitable et utile dans les sociétés du premier et du second âge, où on ne produit pas où peu, — la guerre était avantageuse, car elle fournissait ce qu’on ne produisait pas et développait certaines qualités, certains progrès. Par là, elle devait conduire à un état de choses qui la rendait inutile. Elle ne « paie plus ». — Hervé Blondel, Le patriotisme et la morale, R. int. de soc., 03, p. 736 : la civilisation industrielle, avec ses instruments perfectionnés, ferait de la guerre un suicide collectif ; il faut se borner à une politique défensive,

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