SÉLECTION GUERRIÈRE, SÉLECTION COLLECTIVE
étant ensuite décimées par d’autres mieux douées, il s’énsuivait un développement progressif indéfini. Bref, € s’ils n'avaient pas été soumis à la sélection naturelle, nos ancêtres ne se seraient Jamais élevés au rang humain. ! »
Contrairement aux vues de Darwin, certains auteurs ont eu habileté, en y introduisant l’idée de sélection, de faire à la guerre un mérite de son caractère essentiellement destructif. Bien plus, ils y ont vu toute la concurrence vitale. € Guerre et lutte pour lexistence, dit le général von Reichenau ?, ne sont que deux mots pour une même chose. Le combat est une condition indispensable du perfectionnement ultérieur de humanité, grâce à la sélection ininterrompue et parfaite qu’il assure : nulle part les facultés ne se trouvent en conflit à un aussi haut point, et dans tout combat, le plus puissant l’emporte infailliblement, avec la même certitude que la balance s'incline du côté du poids le plus lourd. Il est donc faux de dire que le triomphe ne dépend pas essentiellement des facultés personnelles. »
Telle est la théorie courante. On a tenté de la renouveler par l’idée que la guerre est le procédé normal, sinon exelusif, de la sélection collective. Vacher de Lapouge * affirme que, en don-
4. Ib., p. 199. — Steinmetz, Der Krieg, p. T : Sans agressivité, les singes se fussent enfuis sur les arbres, et il n’eût pas existé d’humanité. — Spencer, Sc. soc., p. 212 : Sans la guerre, l’homme se cacherait encore dans les cavernes et se nourrirait grossièrement. — La guerre, a-t-on dit, a permis à l’homme primitif, « sous-officier d’avenir dans la grande armée des singes » (About), d'accomplir sa destinée. — Prof, Jäger, Naturwiss. Betracht.uber den Krieg, Ausland, 1870, n° 49, p, 1161 s : la paix universelle rabaisserait l’homme au dessous du singe; la guerre d’extermination élimine les moins aptes; la morale comptera un triomphe de plus, quand Paris sera détruit...
2. Einfluss der Kultur auf Krieg, p. 25 s. — G2l von Boguslawski, Der Krieg in s. Bedeut. für Staat u. Volk, p. 23 s : la défaite, preuve irrécusable de défauts et fautes, ne frappe que les Etats vermoulus. — Hiroyuki Katô, Kampf um’s Recht des Stärkeren, p. 6 s. — Ce de Heysman, La q., p. 28 : examen de la capacité politique. — G2l Marselli, La g., t. 1, p. 109. Cf. Hegel. — G2l Jung, La gq. et la soc., p. 5l s : guerre-jugement. — Borde, Phil. de la g., p. 26 : la force guerrière l’a souvent emporté sur la barbarie : Miltiade et Thémistocle sur les Asiatiques, Marius sur les Teutons, Charles Martel sur les Sarrasins, Sobieski sur les Turcs, la Révolution sur les alliés. — G. Le Bon, Psych. du social., p. 208-221 : Il y a deux catégories de nations, les vivantes et les mourantes, Les peuples en décadence disparaissent par la guerre : l'Espagne à Cuba, l’Italie en Ethiopie ; sans l’Europe, la Grèce eût péri, et le monde n’y eût rien perdu. — Novicow, La pol. intern., p. 164, 178, 222, 242. — J. A. Hobson, Pol, sc. quarterly, 1902, p. 460 s : le triomphe des nations doutes de la plus haute efficacité (efficiency) sociale est une condition du progrès. — B. Kidd, L'évol. soc., p. 34, 45, 270 : la sélection favorise les Teutons et Anglais, supérieurs aux Français. É
3. Les sél. soc., Rev. d’Anthropol., 1881, p. 519; Le darw. dans la sc. soc., R. int. soc., 1893, p. 436; Sél. soc., p. 60. — G. de Greef, Intr. à la sociol., t. II, p.21 : la guerre est une mesure violente et grossière de la force collective rudimentaire, mais la force s’affine de plus en plus : la victoire doit appartenir à ceux qui ont l’énergie supérieure non pour le vol, mais pour le travail, — Rignano (Un social.,
nant, chez notre espèce, un caractère social à la lutte, elle constitue le privilège de l'humanité et le facteur fondamental de son
évolution. Le hollandais Steinmetz a longuement développé cette thèse, que la sélection collective est le propre de lhumanité et que la guerre en est le seul ou du moins le principal procédé. Si cette dernière a une influence de contre-sélection sur les individus, elle favorise cependant les groupes Les plus forts et les plus moraux, et ainsi, indirectement, les individus. Sans elle, le caractère humain serait singulièrement appauvri, car elle seule exige des qualités morales les conditions de la cohésion du groupe. La sympathie, Pamour, la fidélité, la justice, et toutes les qualités altruistes, ne s'expliquent que par elle et non par la sélection individuelle qui favorise les qualités purement égotistes. Un seul exemple : les défauts qu’on reproche à quelques Juifs, et qu’on trouve aussi chez les Arméniens et les Chinois !, sont les produits de la sélection individuelle sans le contre-poids et le correctif de la collective, par suite de l'absence de vie nationale de ces races. Sans la guerre, les Etats ne pourraient plus s’opposer les uns aux autres ni empêcher l’endosmose des individus étrangers ; il n’y aurait plus d'Etat, mais seulement des individus, les uns à côté des autres, et des communes : ce serait € Patomisation de l’homme ». Si la suppression des combats était possible, il ne faudrait pas la tenter. Le progrès atténuera leurs rigueurs, mais € ce progrès lui-même suppose la guerre comme un de ses procédés les plus efficaces. »
Pour vérifier la réalité de ce bienfaisant pouvoir sélecteur individuel ou collectif, on s’est efforcé de démontrer que la eivilisation a progressé davantage là où les luttes militaires ont été plus intenses, et s’est attardée Jà où elles ont sévi avec moins d’âäpreté. W. Bagehot *? a particulièrement insisté sur ce dernier p. 343) semble croire que la guerre ne produit pas de sélection individuelle « Pendant la période des luttes en masse violentes, la victoire n’a pas été directement accordée aux simples individus selon leurs aptitudes, mais aux groupes dont ils faisaient partie. »
1. L'Humanité nouv., mai 1899, n° sur la G., p. 229 s; Der Krieg als sociol. Problem, Amsterdam, 1899, p. 28, 13, 21 : les Arabes et les Grecs sont égoïstes, manquent du sens de la communauté. Sans la guerre, tout le monde serait rusé, dur et lâche comme les Juifs. [On leur reproche pourtant leur solidarité. La guerre ne pourrait que renforcer le précepte talmudique du mépris des non-Juifs]; — La sélection indirecte, Ann. de l’Inst. int. soc., 1898.
2. Lois scient. du dével. des nations, p. 57, 90 s. — Pour se convaincre du contraire, l’auteur n’aurait eu qu’à observer que l’insularité, qui mit son pays à l’abri des luttes terrestres et créa son histoire, a été loin d’entraver son progres. Si la France s’est maintenue et développée, c’est, non pas grâce à l’épuisement
dù à de continuels armements à la fois terrestres et maritimes, mais parce qu’elle possédait initialement de prodigieuses ressources vitales.