MULTIPLICATION ET LIMITATION DES EFFETS DE LA GUERRE
proie à son adversaire, «€ il ne le désarme pas, il ne lui enlève pas (du moins systématiquement et entièrement) ses moyens d'attaque et de défense; l’homme, au contraire, en raison de son intelligence supérieure, lorsqu'il remporte une victoire sur ses ennemis leur enlève artificiellement leurs moyens de développement, de défense et d'attaque, et se procure sur eux des avantages qu’il transmet à ses héritiers. Par là, ces derniers, alors même qu’ils sont plus faibles que les vaincus. se trouvent dans une condition meilleure dans la lutte pour Pexistence.… Chez l’homme, fout se réduit à perdre une première fois !. » Il multiplie de manière nuisible les effets de l'inégalité méme passagère. Le vaincu même s’il était auparavant le plus fort, est soumis par le vainqueur à des traitements qui l’empêchent de se relever : mort, esclavage, mutilations, suppression des attributs virils, et, aujourd’hui encore, faveur accordée aux plus serviles, aux plus résignés, aux plus faibles, anéantissement des fiers, des forts, des indomptables.
Inverse, en un certain sens, une autre influence vient encore enlever à la sélection toute sa signification, si mêmeellene lempire. L'hypothèse se présente quand l’un des combattants, au lieu de tirer le plus grand parti possible de sa force, la limite lui-même, par exemple à raison de la modicité de son but (infra) ou de € préjugés moraux » qui lui imposent de renoncer à l’emploi des moyens odieux, au lieu d’employer Ctoutes ses forces * ». Loin d’être la résultante de la totalité des aptitudes personnelles, la victoire favoriserait, en ce dernier cas, les brutaux qui justifient par la fin € tous les moyens » et les fourbes qui visent à rendre inégales les chances de succès en profitant des facteurs non personnels de prépondérance. Le passé belliqueux de Phumanité à donné la prédominance aux nations € de caractère »; s’il en avait été autrement, les nations Cde cœur » eussent peutêtre prévalu *.
4. Vaccaro, p. 44. — Il tempère lui-même cette affirmation (p. 126): Quelque brutale que soit l’oppression, les vaincus se débarrassent des oppresseurs, affaiblis et dégénérés par l’habitude du parasitisme.
2, Autre cas : « Les classes dirigeantes, non moins que l’envahisseur, ont craint parfois de déchaîner la meute de peur de ne pouvoir la remettre à lattache. Elles se méfiaient de leurs défenseurs autant qu’elles redoutaient l’ennemi: le Cosaque. plutôt que le socialisme. L'amour de l’ordre leur interdisait de pousser à l’extrême la défense de la patrie. » (E. Leverdays, Les Assemblées parlantes.)
3. Tarde, Oppos., p. 393. — Loin de donner l’avantage aux adversaires, on cherche normalement à les surprendre. « Engager un combat à chances égales est une ineptie dangereuse. » (Clausewitz.) — De Rochas attribue aux Canaques exactement la même pensée. (Nouvelle Caléd., p. 207.)
La guerre, dit-on, assure le triomphe du plus apte, du meilleur. Mais du plus apte à quoi? Du meilleur en quel genre? Là est le point capital. Les facteurs de succès militaires sont-ils des facteurs de supériorité sociale ?
La solution de cette question, outre le complément qu’elle apporte aux précédentes, présente plusieurs intérêts. 1° Si, comme on le présume légitimement a priori. le triomphateur est, sinon le plus chanceux, tout au plus le plus apte militairement, lequel n’est pas forcément le plus apte en général. — la guerre n’a pas la valeur sociale qu’on lui attribue, elle ne prouve rien ou peu de chose en dehors du terrain militaire. 2° Les facteurs de prépondérance qui tiennent à la personne (et non aux circonstances étrangères correspondent à des effets par Sélection. car ils sont conservés et encouragés par la pratique de la guerre (courage, autoritarisme...), et réciproquement. 3° Ces mêmes facteurs peuvent servir pour Pavenir de criterium de succès et, en permettant la prévision d’un éehec éventuel. empêcher une conduite trop aventurée : Le faible, conscient de sa faiblesse, préfèrera à la guerre une transaction et ce sera une calamité évitée.
Les sociologues dont on contesterait la compétence pourraient se contenter de retourner aux militaires l’injure qu'Annibal adressa au philosophe Phormion, lequel discourait sur l’art des batailles : Je n’ai jamais entendu un vieillard radoteur dire des choses aussi extravagantes !. » Ils ont de meilleurs arguments à invoquer. La science stratégique, pas plus que la diplomatique, n’a le caractère inaccessible qu'on lui prête : délicate à appliquer, elle est beaucoup moins difficile à comprendre ?. Si le sociologue ne pouvait juger des choses militaires, il n’y aurait pas de raison pour que le guerrier puisse apprécier les choses socia-
4. Cicéron, De orat., II, 18. — On rencontre rarement d’aussi pauvres conceptions sociologiques que dans certains ouvrages de stratégie, où les sociétés évoluent comme les bataillons sur un champ de manœuvre. — Le colonel de Hevysman, qui dénie aux non-militaires le droit de juger la guerre, même au point de vue politique, la définit: une chose utile quand elle est sagement employée. — G*! Lewal, La chim. du désarm., p. 1 s : à côté d’une ironie assez lourde à l’adresse des pacifiques, nombreuses erreurs, ete... : p. 1: « le livre de Proudhon intitulé Le Droit de la Force »… ; p. 36, p. 42...
2. Villiaumé, L’espril de la g., p. x1; Cobden, Œuvres choisies, p. 131, — Les problèmes soulevés ici sont d’ailleurs plus psychologiques et sociologiques que militaires.