IDENTITÉ DES FACTEURS MILITAIRES ET SOCIAUX
les : et il faut pourtant bien que les deux ordres de facteurs soient comparés.
L'identité en a été affirmée surtout par les stratégistes. Les causes générales qui ont tant d'influence sur les destinées des nations, disait le général Jomini !, exercent le même empire sur leur état militaire. Les victoires proviennent en partie de ces causes. » D'autres insistent surtout sur ce que les armées, les procédés de guerre, sont le reflet de la constitution politique et sociale, sinon même de l'individualité nationale entière ?. Tous s'accordent à reconnaître l’influence du patriotisme, de la puissance économique et financière...
Aux yeux des adeptes du matérialisme historique, la constitution militaire de chaque époque et de chaque pays, la nature et la composition des armées et les moyens mêmes de destruction sont conditionnés et déterminés par l’état et les rapports économiques. On en tire cette conclusion que « la défaite, la sujétion politique, constituent l'indice apparent d’une constitution économique vicieuse ? »: d’une part, le défaut de maturité du système capitaliste fait d’une nation la proie facile des sociétés plus développées (Amérique et Portugal, vassaux de PAngleterre au xvii® siècle ; pays emprunteurs et protégés : Egypte...); d’autre part, sa décrépitude livre le pays à la conquête (Rome, Angleterre avant l’invasion, Irlande, Pologne), et inversement, sa prospérité entraine l'indépendance (émancipation des colonies...) Bref, « la conquête n’est point la victoire de la force sur le revenu, mais celle d’une espèce de revenu sur une espèce antérieuré... »
Les auteurs qui, à l’inverse, dénient à la guerre toute signi- Jication sociale ne commettent pas de moindres exagérations. La plupart imaginent qu’il existe un facteur déterminant de la victoire ; quelques-uns, qu’il reste le même dans toutes les guerres de tous les temps. Rien n’est moins exact. Un grand nombre de facteurs coopèrent, de côté et d’autre, au succès; on peut seulement dire de chacun d’eux, comme d’un terme quelconque
1. Hist. crit. el mil. des g. de la Révol. (approuvé par : G! Derrécagaix, La g. mod., I, p. 28 : Eléments qui constituent la puissance matérielle et morale...) — Cel Henry, L'esprit de la g. moul., p. 61, 68.
2. F. Durand, Tend. pacif., p. 221; Cel Rousset, op. cit., p. V1; G. G., Essais de cri. mil., 1. Clausewitz, p. 3 (ou Nouvelle Rev., août 1887); Gt! Bonnal, L'esprit de la g. mod., De Rosbach à Ulm, p. 1. — Ex.: la transformation des combats fut plus profonde à la suite de la Révolution que par l’invention des nouveaux armements.
3. Loria, Bases écon. de la const. soc., p. 294-299 ; Jähns, Heeresverf. ; Guerrini, La g. e lo stalo sociale, Roma, 1892, p. 955.
d’une équation, qu’il est déterminant si les autres sont égaux. Si, dans les nations A et B, on a: 2æ + 3y +53 > 2% + 5y + 43, la réduction de cette inégalité en : 53 > 43, destinée à faciliter le calcul, signifie non pas que Z et y sont dépourvus d'influence effective sur le résultat final, mais au contraire qu’ils agissent des deux côtés. Le facteur par lequel on prédomine ne suffirait pas, à lui seul, à assurer la victoire. La question, dans un combat, est donc de savoir par où les belligérants sont égaux et par où ils diffèrent. Si on suppose l'équilibre sur tous les points moins un, ce sera par ce dernier qu’on lemportera; si on est inférieur sur un point, il faudra pour triompher être davantage supérieur sur un autre. Or les côtés par lesquels deux nations s’égalisent en fait, sont infiniment variables, selon l’époque et les circonstances : il y a donc non pas un facteur de triomphe, mais tantôt l'un, tantôt l'autre. Reconnaître Paction d’un seul est donc moins inexact qu’exelusif, et, pour avoir une idée complète de la guerre en général, il faut ajouter les éléments les uns aux autres.
Commençons par le préjugé le plus répandu, le plus exclusif et aussi le plus critiquable. À quoi tient le sort d’un bataille ? ÇAU hasard », répond-on, et comme le sort d’une campagne peut dépendre de celui d’une bataille qui donne un avantage décisif ou déplace la confiance, on conclut que le succès ne répond à aucune qualité des belligérants. La guerre est une loterie, un jeu de hasard, où l’on € joue la patrie à pile ou face ! ». I n’y a pas de bataille, si mal conduite qu’elle soit par les pires des nations, où, Cpar la force des choses, il n’y ait un vainqueur, c’està dire un grand général et un grand peuple ?. » Si quelqu'un objecte qu'une rencontre ne donne pas une victoire complète, et qu’une guerre heureuse ne suffit pas à fonder un empire, on lui répond : La rouge ne passe-t-elle jamais, au jeu, huit, dix fois de suite ? On invoque le témoignage des militaires; du peuple romain, qui regardait la Fortune comme la source de toutes ses victoires; de Plutarque, de Tite-Live.…. qui citent et partagent cette opinion *. On prétend même que Napoléon ne voyait dans
1. E. Brelay, Gr. ef décad. de la g., 1898, p. 10 (ou Rev. éc. de Bordeaux, 1 sept.) Pecqueur, La paix, p. 58 ; Mézières, Polémom.:; Lacombe, La Je ADM
2. P.-L. Courier, L’art de la q., p. 42, 46, et opuscule réimprimé à la suite : Homère plus gentil qu’Annibal.
3. Xénophon, Anabase, II, 2: la fortune fut le meilleur général, — César, De bello gall., N1: Mullum cum omnibus rebus, tum in re mililari poles! forluna. —