IL NY À PAS QU'UN FACTEUR DE SUCCÈS. — ROLE DU HASARD
les batailles que des parties de dés. Lui-même éprouva le sort de manières bien diverses : de son propre aveu, il conduisit Cà la manière autrichienne » la campagne qui le sacra César, y commit mainte faute et ne triompha que grâce à son étoile, c’està-dire à ce que les joueurs appellent la veine. &La victoire de Marengo à été surtout une caresse de la fortune... On croirait qu’une providence invisible est intervenue ?. » À Waterloo, il en subit un autre caprice.
Tout, certes, ne peut être prévu ou évité. Les meilleurs calculs sont parfois déjoués et les plus grandes fautes impunies. Des faits insignifiants peuvent aussi avoir des conséquences importantes, parce que précisément on place un enjeu énorme sur de petites choses. Une bourrasque, une saute de vent qui souffle la poussière dans les yeux. une balle qui frappe le général comme elle eût pu frapper le simple soldat, un malaise du chef d’arnée, peuvent décider d’une rencontre et même d’une campagne.
Mais il s’en faut de beaucoup que le hasard soit l’élément unique ou seulement prépondérant des empires. € Ge n’est pas, disait Montesquieu au sujet de la grandeur et de la décadence de Rome, la fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains f... Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière a ruiné un Etat, 11 y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille. » Auguste Comte? proteste contre la € philosophie superficielle » qui, en eæagerant l'influence du hasard, c’est-à-dire des causes
Montaigne, 1, 23. — Clausewitz, Vom Kriege, p. 19, 45; tr., p. 23, 136. « De toutes les activités humaines, aucune n’est aussi constamment en contact avec le hasard, l’imprévu, la chance. Trois quarts des choses y sont dans le brouillard. La guerre devient un véritable jeu » ; De la Barre, Clausewitz, p. 18. — V. stratégistes cités par Wolff, Das mil. Echo, p. 196 s. — Adde : C°! Carrion-Nisas, Hist. de l’art mil, €. II, p. 557; Alison, Hist. of Europe, t. VII, p. 815; Napier, G. de la Pénins., t. VI, p. 681; Rüstow, Der Krieg, p. 112; Boguslawski, op. cit., p. 40 s... : 2/3, 3/4 dépendent de l’imprévoyable. — De la Barre a fait un véritable traité historique du Bonheur à la g. (Ac. sc. mor., t. 72, p. 95s.)
A. Thiers, Consulat, t. II, p. 455, €. VIL, p. 255... (Hély, Dr. de la q., p. 191.)
2, Gel Rousset, Les maîtres de la q., p. 16; Thiers, tb.
3. On cite la balle qui, en frappant Joubert au cœur, décida de l’issue de la bataille de Novi. — Le duc de Fezensac (Souvenirs mil., p. 453) raconte que l’Empereur, saisi, à Pirna, de violentes douleurs d’entrailles et se croyant empoisonné, retourna à Dresde et qu’en son absence les commandants ne purent s'entendre, au-grand détriment des armées françaises. — H. Opitz (Wieder Krieg, p. #2) attribue au même fait, selon des Mémoires manuscrils, la perte du corps de Vandamme et par suite la débâcle de 1813. Evidemment il n’y a rien de rationnellement commun entre le ragoût à l’ail, cause du mal, et la valeur de la France.
4. Machiavel, Déc. 11, 1 : leur fortune est due au courage, non au hasard.
5. Pol., t. IV, app., p. 91; Laffitte, Les gr. types, t. II, p. 422 (suceës de Scipion); Villiaumé, Esprit de la qg., p. 298.
isolées, transforme le monde en une vraie scène à miracles. Sans bannir de l’histoire ni de la vie individuelle, la Cpetite cause », l'accident, on se rend aujourd’hui de mieux en mieux compte des € grandes causes » qui régissent les rapports sociaux.
Le hasard, à dire vrai, n’existe pas si ce mot signifie qu’un fait se produit en dehors des lois naturelles, qu’il est non © déterminé » : ce serait le libre arbitre transporté dans le domaine de la nature. Lorsqu'il ne sert pas à voiler notre ignorance des causes, on entend plutôt par ce terme la rencontre de deux phénomènes dont chacun peut nous paraître obéir à des lois qui ne nous choquent pas : la convergence de ces faits, le croisement des deux ordres de lois, seuls, nous paraissent irrationnels, sans correspondance logique (chute d’une tuile sur un passant). Il y a une cotncidence, qui nous étonne car 1] nous semble qu’elle aurait pu aussi bien ne pas exister qu’exister. — En ce sens, le hasard à une influence réelle à la guerre, mais seuls la croient prédominante ceux qui ne savent rien de la technique de la guerre, qui ne connaissent pas la part énorme du calcul, de la ruse, de l’art d'employer ses forces, et, en général, de la combinaison intelligente ‘, qui elle-même doit, selon Napoléon, prévoir Pimprévu. En dehors du parti pris de discréditer la guerre en général, les vaincus invoquent € le hasard » afin d’absoudre leur défaite et de discréditer la victoire : et pourtant, comme le remarquait Vauvenargues, ceux qui se plaignent de la fortune n’ont souvent à se plaindre que d’eux-mêmes.
L'idée de hasard s’explique aussi par la croyance au mystérieux, au caché, à l’incompréhensible. On attribue les succès à une puissance inconnue, occulte, à l’intervention de la divinité, ou bien à un chef unique, à un génie : c’est une autre manifestation de la tendance psychologique générale qui fait croire d’autre part au hasard ; comme lui, intuition nie, partiellement, le calcul. Des armées médiocres ont triomphé grâce à la tactique savante d’un grand général; des légions de héros ont été sacrifiées par l’inaptitude ou les erreurs de leurs chefs. € Mieux vaut une armée de cerfs commandée par un lion, qu’une armée de lions commandée par un cerf. » Les « qualités du général en chef », si amplement exposées par les spécialistes, ont donc une
4. C' Cousin, Infl. du calcul dans la conduile des opér. mil. p. 5, T s: la guerre est une question de calcul. — Cel Rousset, 2b., p. 291 : la défaite de 1870 est due non au hasard ni à l’infériorité numérique, mais à ce que, du côté allemand, on
a su faire la guerre, tandis que, de notre côté, on ne savait plus que se battre avec courage.