‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 386 sur 471 · INCONVÉNIENTS DES EMPRUNTS PUBLICS · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENTS DES EMPRUNTS PUBLICS

mortissement est à peu près égale à la durée de la paix et de la tranquillité assurées. Il arrive au contraire fréquemment que nous engageons nos descendants pour des guerres peu utiles ou illégitimes et qu’ils n’approuveraient pas. Dans tous les cas, nous les contraignons sans leur consentement et les réduisons à l’impossibilité perpétuelle de régler eux-mêmes leurs dépenses. L’avenir est sacrifié au présent !. On voit bien, disait Colbert, comment on entre dans cette voie, on ne sait comment on en sortira, La facilité d'obtenir des sommes remboursables à un terme éloigné ou non remboursables met les gouvernements à l'aise pour déclarer les hostilités ?. Sion recourait, au contraire, à l’impôt, dont la répercussion est immédiate, ou, en cas d’insuffisance, à des procédés qui placent plus exactement la charge là où est le profit, on serait beaucoup moins enelin aux aventures. En créant les marchés financiers, la spéculation, la haute-banque et l’agiotage *, le système des emprunts ineline encore davantage aux solutions belliqueuses, dont il devient ainsi effet et cause. (est un cercle très vicieux. La mauvaise Finance cherche dans les troubles les éléments nécessaires à ses paris de hausse ou de baisse. (Ex: sous Napoléon III, et à l’égard des Etats à finances avariées.) On a, en fait, depuis un demi-siècle, essayé de se passer de ses services dans l’émission et même on aspire à réduire le rôle de Pemprunt d’une manière générale. Ce serait une mauvaise plaisanterie de prétendre que de nouvelles batailles sont utiles en vue de grossir les budgets actuels.

À côté des créations d'institutions, — services que la guerre

4. G, Platon, La démocr. et le rég. fiscal, p. 263 : l’augmentation de la dette a partagé la population en deux groupes : ceux qui travaillent pour payer la rente et ceux qui la touchent; le gouvernement tombe aux mains de politiciens, « hommes de paille des financiers ». — Loria, t6., p. 254 : la bourgeoisie préfère en cas de guerre recourir à l’emprunt, qui lui fournit des placements plutôt qu’à l’impôt, que ne pourraient supporter les classes pauvres. (Ex : en Angleterre sous la Révolution et lors de la guerre de Crimée, suivant Gladstone, Leone Levi et Cucheval-Clarigny.)

2, J.-B. Say, Cours, t. Il, p. 458 ; Leroy-Beaulieu, 20., p. 629 : Smith, Gladstone. — Kant, Projet de paix, art. 4: On ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l’Etat au dehors.

3. En 169%, Guillaume III a besoin d’argent pour soutenir une guerre ; il prend pour intermédiaires une compagnie de bourgeois : la Banque d’Angleterre est fondée. Napoléon crée la Banque de France. Voilà de bons effets. — En voici de mauvais. L'influence croissante de la Finance sur la direction de l'Etat, ne s’exerce pas en faveur de la cause juste. « Les millions, remarquait J.-B.Say, marchent toujours du côté du plus fort. » En 1716, les Etat-Unis, et, sous la Révolution, la France ne trouvaient pas de prêteurs pour défendre leur liberté, — Proudhon, Manuel du spécul. à la Bourse, p. 23 s: En 1814, les financiers trahissent l’empereur : à chacune de ses défaites correspond une hausse et inversement.

aurait autrefois rendus une fois pour toutes ou de façon passagère, — il est d’autres effets qui lui sont, en pratique, inhérents et dont les conséquences, Incessamment renouvelées, sont de tous les temps, et par conséquent du temps actuel. L'action des luttes internationales sur la population et sur les richesses se présente sous nos yeux, et c’est peut-être celle que nous pouvons juger avec le plus de sécurité : or elle est incontestablement malheureuse, et les apologistes les plus prévenus ne le nient point, — fait particulièrement significatif, puisque c’est un terrain où le sophisme ne peut valoir contre les faits et les chiffres. A peine quelques-uns osent-ils soutenir que c’est un régulateur, une soupape de sûreté, sans lesquels la terre eut été bientôt encombrée, surpeuplée ! ; car Malthus lui-même reconnaissait l’existence d’autres influences destructives, plus importantes, plus rationnelles. Les freins les plus puissants proviennent de la limitation des moyens de satisfaction et de la prévoyance, qui, lorsqu'elles agissent comme préventif, notamment par la destruction des germes, présentent cette supériorité de ne pas entrainer de souffrances. Si la terre refusait, un jour, la subsistance à une fraction de ses enfants, mille artifices ne l'en débarrasseraient-ils pas, sans s’en prendre aux hommes les mieux constitués ?? L’éventualité n’est pas à craindreet, pour le moment, la multiplication est au contraire indispensable au progrès économique.

Le remède apporté par les luttes des peuples à la surproduclion serait, s’il était réel, entaché du même défaut que le précédent eflet : tous deux, au lieu de les employer, opèrent une destruction pure et simples de surplus utilisables. Doit-on prendre au sérieux les paradoxes émis à ce sujet ? © La guerre, dit Hamélius *, coupe court à une multitude de consommations et de travaux non productifs qui prennent en temps de paix une importance exagérée... Elle empêche la crise ; elle constitue la solution des crises existantes la plus rapide et la plus juste, car elle retombe sur tous, et non pas seulement, comme la solution

{. Jähns, &b., p. 60 : c’est, suivant le proverbe, un balai avec lequel Dieu nettoie pays et gens, P. 61: il gîit en elle un élément régénérant, revivifiant qui, après des hostilités meurtrières accroît rapidement la population. (Mais alors, que devient l’avantage précédent ?) — Hamélius, Phil. de l'éc. pol., p. 198: « La supériorité des guerres modernes réside en ce qu’elles font périr plus d’hommes qu’elles ne détruisent de choses. »

2. M. de la Codre (L’op. publ., p. 34) préconise en ce cas l'infanticide(!)

3. 1b., p. 196: elle abat les fortunes factices, les, monopoles, les privilèges, — Comme Jähns (p. 62), il admet en même temps que la guerre vivifie l’industrie.

DIFFIGULTÉ D'ÉVALUATION DES PERTES EN HOMMES ya

pacifique, sur la classe ouvrière. » La création des armées permanentes, en employant une foule d’hommes que le perfectionnement des machines rend inutiles à la production, concourt également à éviter un embarras de produits. — La surproduction, en réalité, tient à un vice de notre régime, et ne vaudraitil pas mieux supprimer la cause, guérir le mal, que d’y ajouter un autre mal? Les batailles détruisent des richesses inutiles ou nuisibles, comme les inondations détruisent les souris : en accumulant les ruines. Qu'importe légalité de souffrances, lorsqu'elle aggrave les unes sans soulager les autres ? Les apologistes moins outranciers conviennent que la guerre est € un méchant ogre d'hommes et d'argent !». C’est un mal sans compensation. Quelle en est l’étendue ?

En ce qui concerne les pertes en hommes, l'évaluation, sans être impossible soulève des difficultés, même si, faisant abstraction de la qualité des victimes, elle reste purement quantitative. Les statistiques officielles se ressentent du désir de cacher les pertes réelles à l’ennemi, aux gouvernés et aux statisticiens. Même sincères, elles sont encore trop faibles, car elles n’estiment que le nombre des hommes tombés sur le champ de bataille, c’est-à-dire les pertes apparentes, qui sont loin d’être les plus graves : la plupart des victimes meurent de maladie dans les hôpitaux *, ou, ayant survécu aux blessures et à l’ébranlement de Porganisme, disparaissent plus tard dans leur foyer. (Et avec quelles souffrances meurent ou vivent ces malheureux, pendant les longues heures où ils séjournent sur le lieu du carpage sans pouvoir être secourus, ou pendant les jours d’agonie!) Le contre-coup des hostilités se fait mème sentir sur la mortalité de la société entière, par les privations qu’entrainent l'interruption de la production et du commerce, l'augmentation des impôts, le défaut d'hygiène, et par les maladies que les armées

4. Rüstow, Krieg, p. 51, 107; Remy, Deutsche Sprichw. über Krieg, Berl. Rev., t 65, 1871 : Krieg verdirbt Land u. Leute.…..

2. O0. Hausner, Vergl. Slalist., 1865, t. II, p. 56: de 1815 à 1864, à peu près égalité. — Dr Chenu, dans la g. de Crimée, 1/8 : 53.007 tués, 731.984 morts de blessures ou maladies. — D' Knaak, Die Krankh. im Kriege, 1900, p. 1-174 : depuis Pantiquité, les maladies viennent de beaucoup en première ligne ; elles sont souvent aux autres causes comme trois ou quatre est à un. (Ses évaluations sont très modérées.) — Chenu établit par des fiches individuelles que sur 300 000 hommes l’armée française a, pendant la g. de Crimée, fourni 436.144 entrées aux ambulances. (Cazalas, Larrey, Knaak donnent une proportion moindre.)Knaak compte : dans la g. de Sécession, sur 304.369 morts de l’armée du Nord, 186.216 de maladie; en 1870, sur 606.931 morts du côté français, 339.421 de maladie; en 1S77,

1.198.023 cas de maladie dans l’armée du Caucase, soit 4.861 0/00, dont 37.4%1 mortels... — Berndt, Die Zahl im Kriege, p. 138; Dr Morache, L'hyg. mil.

transmettent aux populations !. Des malades succombent, qu’on aurait sauvés en d’autres temps ; des enfants qu’on aurait conservés, meurent ; les vieillards s’en vont plus vite. Il faudrait, pour connaître exactement la Qcarte à payer », comparer les chiffres moyens de la population entière avant et après la campagne : ce m’est pas toujours facile. On devrait y ajouter la restriction que cette mortalité apporte immédiatement à la nuptialité, à la natalité et à l'accroissement de la population, et ultérieurement au nombre et à la validité des jeune gens des générations suivantes ?. Vingt-et-un ans après la guerre de 1870, par exemple, nombre de communes ont été privées de conscrits. Ces hommes absents auraient pu intervenir dans la procréation, et ainsi à la première période de diminution de la natalité correspond, vingt à vingt-cinq ans après, une seconde période qui en est le contre-coup *. Il résulte de la guerre une supériorité numérique du sexe féminin qui, dans notre pays monogame met à 8 0/0 des filles dans l'impossibilité de se marier *. Imprécises, les évaluations remontent par contre à une haute antiquité. L'homme primitif, belliqueux et vaniteux, fit du dénombrement de ses exploits guerriers la matière de la plus ancienne des statistiques. La prise de trophées, la taille d’encoches sur le manche des armes, en offrent les rudiments individuels. L’usage de couper certaines parties du corps des vaincus, et notamment le phallus, en sont l'équivalent pour la collecti-

1, K. Guilhaumon (La g. et les épidémies, 1868, p. 11 33, 90) montre, en s’appuyant sur les Mémoires de la société médic. de Metz, que beaucoup de calamités attribuées à des accidents ou à la nature sont dues à la guerre. Il suit pas à pas l’histoire locale de la peste et de la famine depuis le x° s. : toujours elles sont les « lugubres suivantes de la guerre » (not. au xvi s. : suette anglaise, vermine, typhus, typhoïde, dyssenterie…) Les épidémies naissent facilement dans de grandes réunions d'hommes soumis à des privations, à des souffrances, à la fatigue, à la malpropreté, aux intempéries, au voisinage des malades el des morts. De l’armée, la propagation a lien, même aujourd’hui, par contact direct, évacuation de malades, transports de prisonniers. — Knaak, 16., p. 118 s. — L. Henry, Le crûme, p. 68. La Commission de statistique autrichienne a établi qu’en 1866 « toutes les contrées voisines du théâtre des opérations ou seulement traversées par les troupes ont souffert du typhus. » On peut, par les teintes graduées, suivre sur la carte la marche, marquer les étapes et en quelque sorte calculer le temps des haltes. 250.000 hommes succombhèrent,

2. Cf. Lagneau, Conséq. démogr qu’ont eues pour la France les g. depuis un Siècle, Ac. sc. mor., 1892, t. 38, p. 456-525 (chiffres et références).

3. Lapouge, 1b., p. 230. — Sir Francis d'Yvernois, Tableau hist., p. 13, établit que, théoriquement cette diminution suit une progression; Hueber (Rôle de l’armée, p. 326) lui reproche plaisamment et injustement de s'être arrêté en si beau chemin : il eût trouvé qu’à la 2e génération les guerres de la Révolution avaient retranché 72 millions de Français.

4. Lagneau, tb., p. 506; Kolb, Vergl. Stat., p. 484 : écart des sexes en Autriche, Allemagne, France. Cela facilite la débauche.

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