LA FATIGUE DE LA PAIX
à se battre. Longtemps la guerre fut le mode normal de solution, de discussion, de persuasion. Une adaptation graduelle a fait acquérir un sentiment plus exact de la valeur de chaque chose et de son exclusivisme par rapport aux autres ; la sélection tend sans cesse à éliminer Les individus dont les désirs diffèrent, par leur objet ou leur intensité, du désirable. L’excès contraire même se présente : soit par la conviction que tout est vanité, soit par inertie, soit par une erreur de jugement relative à idéal, on ne riposte pas à l’attaque, où seulement par un sourire ou par le mépris : on néglige par trop la défense personnelle.
L'irritabilité, souvent, est accentuée par ce qu'on peut appeler la fatigue de la paiæ, par le sentiment qu’inspire la monotonie apparente de ses occupations. Il y a, selon une expression vulgaire mais imagée, € de l’orage dans Pair » : la plus petite cause peut amener des éclats en cette atmosphère chargée d’électricité. — Ilse passe, avant toute guerre, même dans les temps modernes, des phénomènes obseurs ou subeonseients dans l'esprit des hommes en présence. Ils n’examinent pas avec calme et sang-froid les griefs qu’on fait valoir ni les conséquences de leur acte et ne reconnaissent plus ce qui, en un moment de calme, leur eût paru sensé. Ils semblent en proie à une suggestion, à une folie !, et ne se rendent pas bien compte eux-mêmes des raisons de leur détermination. Leur sensibilité n’est plus normale ; sitôt qu’on leur parle de lhonneur outragé, ils veulent se venger de l’offenseur. Ils ne sont plus maîtres d'eux-mêmes et se sentent les jouets d’une puissance extérieure, presque mystérieuse, qui les amène à déclarer inévitable la guerre. Un sombre fatalisme préside à leurs décisions. Ge qu’ils font, il leur semble qu'ils ne puissent pas ne pas le faire. Un événement qui, en réalité, dépend d'eux, leur paraît ne pas en dépendre, être inéluctable, prédestiné à arriver, et, victimes de cette suggestion, ils ne tentent rien pour lPempêcher ou ne font pas tout ce qu’ils pourraient sans cet obstacle purement subjectif *. I y à là quelque chose que l’on sent, que lon devine, mais qui est inexplicable et surtout inexprimable.
j. M. L. Le Foyer (La Paix par le Droit, oct. 190%, p. 371), qui signale ce côté, ya jusqu’à dire : la guerre est un envoütement de l’humanité.
9. Ces causes ont, dans une mesure qu’il serait intéressant de déterminer, collaboré à la déclaration de guerre de 1870. Depuis longtemps, en Allemagne comme en France, on senlait qu’une guerre était inévitable, sans que tout le monde sache au juste pourquoi; on ne voyait pas comment trouver une issuc à cette situation et en finir, sinon par un cataclysme.
Nous touchons par là au côté psychiâtrique, pathologique et pour ainsi dire physiologique du phénomène. Il serait très 1mportant, si l’on voulait tenter une thérapeutique scientifique, de faire pour la guerre les recherches que fit Lombroso pour le crime !. Malheureusement, on ne possède que des études partielles ou peu approfondies. Bien qu’il contienne des vues intéressantes, l'ouvrage de L. Mézières, De la polémomanie ou Folie de la guerre dans l'Europe actuelle, ne tient pas ce que promettait un titre trop scientifique. — Cà et là, on rencontre quelques aperçus isolés. Le général Dragomiroff? assure que la guerre est un phénomène indépendant de la volonté des hommes et répète la parole du médecin russe Pirogolf, qui Pappelait € une épidémie traumatique ». On trouve les mots : mnaladie, état morbide, souvent appliqués à la guerre *. M. Tarde l'appelle une Jolie parce qu’elle est le choc de deux désirs forts. Le colonel Niccola Marselli # y voit la crise de l’activité sociale à l’état de congestion. Souvent on la qualifie de survivance, de réminiscence atavique de l’époque primitive, où le goût de la lutte était indispensable à nos ancêtres dans les combats continuels qu’ils entretenaient avec leurs semblables ou avec les monstres de la préhistoire ?.
Une contribution plus importante est due à M. Celso Ferrari*. Pour faire lPéfiologie de la guerre, il s'efforce de démontrer cette proposition : le militarisme est un phénomène de parasitisme morbide ; sa présence, en altérant la conscience collective, empêche l’adaptation de organisme social au milieu externe. Tout ce qui est étranger au but de l’organisation sociale (la division du travail) produit une anomalie de constitution, un manque d'équilibre dans les fonctions, en somme une vraie maladie sociale. Or tel est, suivant M. Ferrari, l'effet du militarisme. Le militarisme ne représente pas, dit-il, une fonction organique spécialisée, celle de la défense de l’organisme social, comme
1. L'homme criminel (pour les détails techniques), Le Crime, causes el remèdes (pour les principes). À côté du but et des occasions, l’auteur examine les causes et influences cosmologiques, anthropologiques et sociologiques : température. climat, race ; hérédité, atavisme, folie, épilepsie, suggestion... — M. Dexter, prof. à lPUniv. d’'Ilinois, a montré les rapports de la pugnacité, de la propension à se battre, avec une température assez élevée, mais non trop.