‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 390 sur 471 · PERTES INDIRECTES OCCASIONNÉES PAR LES GUERRES · texte numérisé non relu

PERTES INDIRECTES OCCASIONNÉES PAR LES GUERRES

débours, on se bornait à ajouter les dommages que subissent PEtat et les particuliers par la destruction du matériel, des munitions et approvisionnements, des chemins de fer, des navires, des immeubles, des meubles, et par le ravage des champs et des récoltes. € La guerre coûte plus que ses frais ; elle coûte tout ce qu’elle empêche de gagner ‘. » Mais les préjudices indirects où négatifs, les profits manqués, échappent aux statistiques. En ce qui concerne le désordre, l’arrêt partiel de la production, la langueur du commerce, la diminution des exportatons, l’ébranlement du crédit, le € moratorium » ou prorogation des échéances commerciales, qui engendre l'incertitude des rentrées et rend précaires toute les relations, — les estimations sont forcément approximatives et variables suivant le degré de répercussion auquel on s'arrête. On constate seulement l’énormité des dommages, de ce chef. L'activité économique ést presque suspendue, même s’il ne manque qu’une fraction du personnel. La misère règne chez les employés, la gène chez les employeurs. Les faillites se multiplient.

L'Etat a besoin d'argent. Il emprunte, à un moment où, précisément, les emprunts sont onéreux, où le taux de lintérêt s’élève et où les cours baissent, parce que les capitaux sont peu abondants, peu confiants, à raison de l’insécurité. L’émission se fait au dessous du pair et à un taux surélevé. Le vaincu, dont le erédit est le plus ébranlé, doit se procurer, après la conclusion de la paix, des sommes parfois fantastiques, destinées au paiement d’une indemnité de guerre *. Au point de vue financier, l’art d’écraser un adversaire abattu a atteint la perfection : le vainqueur, autrefois, n’était et ne restait que créancier de tri-

1. J.-B. Say, Ec. pol., t. V, p. 8. — Des villes entières sont ravagées par le bombardement, l'incendie, le pillage. On ne saurait faire abstraction de la valeur artistique ou scientifique des objets antantis., (Temple de Salomon, par Titus; bibliothèque d’Alexandrie, par Omar ; Kremlin, par Napoléon...)

2. J. Garnier, Ec. pol., p. 161; E. Hervé, Réfl. sur la paix, J. des Ec., 1854, INT, p. 57; E. Delivet, L’exag. des charges mil, p. 5l s : loyers exorbitants de largent... — J. des Ec., 1866, IT, p. 470, Coût de la g. : emprunts et papier-monnaie. R. Gien, Econ. inquiries, t. II, p. 189 s : Consols in a great war. — La baisse frappe les valeurs même d’Etats ou de sociétés qui ne sont pas touchés par la guerre, car l’or est plus recherché que le papier. Les billets affluent aux banques en vue du remboursement et les dépôts de fonds diminuent. On ne remédie à ce mal que par d’autres maux, comme le cours forcé. — On prétend, en comparant les baisses postérieures aux désastres de Napoléon et à ceux de la guerre russojaponaise, établir qu’elles tendent à s’amoindrir. Elles furent pourtant en 1870, énormes, même à Berlin (jusqu’à 60 0/0 du 4 au 22 juil., selon J. de Bloch, t. IV, p. 1). La panique de 1886 eut les effets d’un cyclone, avec répercussion jusqu’en Amérique. Le trouble fut plus profond et plus étendu qu’en 4870 (Molinari, J, des Ec., 1887, p. 329). :

buts dont une revanche aurait exonéré le débiteur ; les progrès du erédit publie lui permettent aujourd’hui d’enfler démesurément le chiffre des indemnités et de capitaliser en bloc les tributs, parce que le vaineu peut se procurer, par l'emprunt, des sommes fabuleuses. € Au besoin, le créancier poussera la complaisance jusqu'à offrir le concours de ses financiers... La victoire ne délivrerait peut-être pas le vaincu de sa dette !. » Le besoin de sommes considérables pour reconstituer ou accroître les armements ne laisse même pas la faculté d’amortir. La majeure partie des dettes publiques européennes se trouve ainsi due à la guerre ou à sa préparation : leur service absorbe un tiers des budgets ?.

Un eæposé historique ne peut énumérer toutes les campagnes, ni même embrasser la totalité du passif d’uneseule d’entre elles : ses chiffres, quelle que soit leur énormité, resteront au dessous de la réalité. De lantiquité, on ne connaît que les pillages, destructions ou dévastations les plus marquants. Par un effet indirect, la constitution militaire et l'esclavage. en frappant de mépris les travaux productifs, les privèrent du concours d’élites qui leur auraient assuré le progrès ; d’autre part, l'insécurité de la vie et de la propriété, l'excès des risques, entravèrent toute tentative d’accumuler et par conséquent la formation de gros capitaux et de grandes entreprises. Les invasions et la féodalité causèrent des ravages sans nombre et sans mesure.On cite l’exemple de provinces qui, comme la Picardie, furent saccagées de fond en comble plus de trente fois en un siècle. Un procédé assez répandu consistait, lorsqu'on ne pouvait prendre une place par une attaque ouverte, à faire Le désert autour d’elle, en détruisant les récoltes, en arrachant les ceps de vigne, en abattant les arbres, en égorgeant le bétail et les habitants *. La guerre de Cent ans a laissé des traces jusqu’à nos jours.

Les querelles religieuses ruinèrent l’industrie continentale. En 1648, après la guerre de Trente ans, l'Allemagne, était « saignée à blanc et retardée de deux siècles dans la marche de sa civilisation * ». Les victoires de Louis XIV réduisirent la France

1. Cabouat, La g. mod., son inf. sur le dr. des gens, Rev. crit., 1887, p. 303.

2. Un autre tiers est englouti par les dépenses de l’armée et de la marine, Nous étudierons l’ensemble avec l’improductivité imposée à des millions d’hommes par la paix armée,

3. Novicow, Gaspill., p. 158 : systématisé par les Espagnols, ce procédé ruina si bien l’Estramadure qu’après six siècles elle ne s’est pas relevée.

4. Thorold Rogers, Interpr. éc. de l'hist., p. 251. — Les plus ardents apologistes allemands constatent que, pour un résultat dispr oportionné, « la guerre suça pen-

Page 1