COUT DES EXPÉDITIONS RÉCENTES
numents détruits, et la guerre russo-turque, au bas mot 5 milliards. (est par centaines de mille francs que se chiffrent les frais des expéditions italiennes et anglaises en Abyssinie et contre les Ashantis, et françaises au Tonkin, au Dahomey, à Madagascar. La Chine et le Japon perdirent, en 1894, 1.500 millions ; les Espagnols 1.900 millions et les Américains 1.500 millions pour Cuba. La lutte acharnée de PAngleterre au Transoaal fut très dispendieuse : la production des mines d’or et de charbon s’arrêta, et en Angleterre le commerce et lindustrie; les effectifs et les impôts ont été considérablement accrus *. La guerre russo-japonaise entasse les ruines et accumule les emprunts. Au début des hostilités, on estimait que la Russie, à elle seule dépensait # millions par jour pour l’armée et la marine, et autant pour les transports et renouvellements de matérielet de munitions, soit 180 millions par mois et plus de 2 milliards par an ? : et les besoins se sont accrus avec l’extension de la mobilisation et les pertes avec la multiplication des désastres terrestres et maritimes.
Faut-il donner un chiffre total? Il serait forcément imprécis, arbitraire et peut-être trop faible. M. Le Foyer indique celui de 98 milliards pour les plus grandes guerres du xix° siècle, en laissant de côté celles de l'Inde et les dépenses de Napoléon. Novicow s'arrête à celui de 68 milliards pour les seules guerres européennes non secondaires pendant la même période, de 400 milliards depuis 1648, et de 4.000 milliards pour la période historique {.
L'avenir serait-il plus brillant que le passé et le présent? Si lon conteste que les guerres futures hypothétiques seront plus mortelles ou plus longues que celles d’aujourd’hui, Paccord, par contre, est unanime au sujet de leur coût plus élevé, même pour une durée moindre. La raison s’en trouve non seulement dans Pénormité des armées, qui entrainera des difficultés de rawvitaillement et des frais d’envoi et de consommation de munitions,
4. Kolb, p. 454; Mulhall ; Le Foyer ; J. de Bloch, t. IV, p. 276 ; Novicow, Conscience, p. 338 : dans 100 ans, elle aura coûté 15 milliards ; les Russes auraient pu, sans conquête, construire jusqu’à Batoum, un chemin de fer qui n’aurait pas coûté le centième.
2. Giffen, 1b., t. IN, p. 274-291 : Some ec. aspects of the south Afr. war; R.-G. Lévy, Ce que coûte une guerre impériale anglaise, Rev. des Deux-Mondes, janv. 1901.
3. R.-G. Lévy. Finances de g : Russie et Japon, 4b., juil. 0%, p. 122.
4. La g., p. 55 ; Les luttes, p. 228 ; Les Gaspill., p. 159 s. — Totaux faibles dans Mulhall, et J. de Bloch (p. 215). — G. Moch, Ce que coùûle la paix armée, p. 60 (d’après
la Peace society) : 123 milliards de dépenses directes au xix° s., dont 72 pour l’Europe.
—— mais dans leur composition : les troupes contiendront une forte proportion de réservistes dont lappel fera cesser les travaux pacifiques et plongera leur famille dans un dénûment d'autant plus grand que les denrées renchériront. Ces elfets seraient encore plus désastreux si les opérations se prolongeaient et multipliaient le nombre des victimes. Tous ces éléments étant indéterminés, il serait présomptueux de prédire autre chose que le montant par unité de temps !.
— La destruction de richesses, dès le temps actuel, est considérable, évidente, pour l’ensemble des belligérants. Comportet-elle du moins un gain pour une nation particulière ou pour quelques individus? Certaines classes sociales sans doute supportent plus que leur part du passif, mais les autres n’en tirent n1 une gloire ni un profit proportionnés *. Est-ce, objecte-t-on, payer trop cher la stimulation et la moralisation? N'est-ce pas le propre de l'Etat d’imposer des sacrifices actuels en vue d’intérêts à venir? Ces problématiques bienfaits pourraient être obtenus à meilleur compte; PEtat, s’il agit comme représentant des générations futures, ne le fait qu’en les grevant d’arrérages permanents qui correspondent à des avantages passagers.
Le vainqueur peut stipuler la clause de la nation la plus favorisée ou réserver des avantages douaniers à ses importations chez le vaincu. Les consommateurs, même des nations tierces, s’adresseront, ajoute-t-on, à ses marchands, parce que, assez badauds, ils imaginent que la suprématie militaire se double d’une supériorité dans toutes les branches : Allemagne connut ainsi un vif essor industriel et commercial après 1871. — Ruiner un pays lorsqu'on vise à devenir son créancier par la vente de pro-
1. 13.500.000 par jour pour la France, 13.000.000 pour l’Allemagne (Molard, p. 471; Dillon, Contemporary, nov. 98; G. Moch, J. des Ec., 15 mars 1899.) — J. Roche, Les dép. de la g. fut., Figaro, 2 fév. 04: #4 millions par jour pendant 2 mois, puis 25 millions, pour la France. — J. de Bloch, p. 2, 20-241, 300, 313, 351 : une guerre franco-allemande coûùterait 25 milliards de marks pour 9 mois et une conflagration des 5 grandes puissances 43.679.465.000 en un an. L'Allemagne perdrait 382.500 h. et la France 383.100, équivalant à une perte de 1.389.060.225 et 1.660.669.542 thalers (sic). J. de B. dresse des tableaux des jours où les hommes et les chevaux jeuneront. Les détails, un peu putrils, sur les répercussions économiques en chaque pays, sont représentés par des graphiques superflus. — G, Moch, 10. 1pe 62;
2. Une paix générale leur assurerait, par la sécurité et la prospérité générales, d’autres profits. Masséna, Ney... gagnèrent plus d’un demi-million de rentes par leur métier; leur talent ne leur eùt-il pas, à activité égale, rapporté des revenus qui, même moindres, leur eussent donné plus de jouissances, dans une société non épuisée par la guerre? — Guerre et militarisme engendrent la misère, et empirent la condition des ouvriers (Buret, La misère dans les classes labor., t. 11, p. 116 ; Hallam, Reflections on war...)
PROFITS ET PERTES. PROGRESSION DU PASSIF DES GUERRES 585 duits (qu’il s’efforcera de ne pas acheter à son oppresseur), — la spéculation est singulière. La réclame à coups de canon ne l’est pas moins. S'ils étaient dupes, les commerçants ne tarderaient pas à s’apercevoir de leur erreur. En fait, ils préfèrent s’adresser au pays pourvu des meilleurs ouvriers et des marchandises les plus avantageuses, qu’au possesseur des armes les plus puissantes et des soldats les plus vaillants. La prospérité commerclale des Allemands, pas plus que leur puissante activité antérieure, ne fut liée principalement à leur prestige militaire, ni à la perception de milliards par avance absorbés et postérieurement dépassés par les charges afférentes. L'opération leur laisse un passif énorme.
On peut généraliser cette conclusion, en raisonnant a fortiori, car jamais les exigences d’un conquérant ne furent aussi exorbitantes, même proportionnellement à l’ampleur moindre des hostilités : la guerre a cessé d’être lucrative pour quelque nation que ce soit. Elle a, dans les temps modernes, uniformément € coûté au vainqueur plus qu’elle ne lui a rapporté, car les profits en ont diminué, tandis que les frais en ont non moins proportionnellement augmenté !. » Son influence nocive, ainsi accrue en profondeur, s’est étendue en sur face dans la mesure de l'extension de la sphère des échanges. Tant que les marchés furent isolés et les nations closes, les conséquences des hostilités restèrent locales; depuis que les marchés communiquent entre eux et se pénètrent au point de former un Etat économique mondial, les événements heureux ou malheureux qui frappent un pays se répercutent dans tous les autres. La guerre est le pire de ces maux?. Les exportateurs de matières premières ne trouvent plus acquéreurs ; les manufacturiers qui les transformaient sont sans travail; tous ceux qui se livraient à un trafic ne peuvent plus opérer d'échanges. Déjà, les guerres de Crimée et de Sécession ont fait des victimes à 2000 lieues des champs de bataille; aujourd’hui, aucun des neutres n’échappe aux conséquences funestes des conflits restreints à deux Etats quelconques. Le commerce extérieur de certains pays, comme la France, s’étant décuplé depuis 75 ans, il en résulte que «€ les effets perturbateurs de la guerre ont acquis une amplitude décuple. »
1. G. de Molinari, L'évol. pol., ou J. des Ec., 1883, XXI, p. 72, et 1881, 1, p. 33? ; Lois nalur. de l'éc. pol., p. 229; La quest. soc., p. 124 s. — Cf. Fénelon, Télém., NV; Dupont de Nemours, Physiocr., p. 166... — F. Passy: Le bilan de la gloire est un
bilan de faillite.
2, Seebohm, Réforme du droit des gens, 1873, p. 35-100...