LA GUERRE ET LE DESPOTISME
dangereuses pour la liberté du vainqueur lui-même. L’état d’hostilités, en exigeant la concentration des pouvoirs dans les mêmes mains, renforce amplement la puissance des chefs civils, si même elle n’instaure la dictature militaire. La gloire d’un grand capitaine masque l'attentat qu'il commet contre la liberté. La répétition de l’exercice favorise les sentiments de soldat au détriment de ceux du citoyen. Les sujets prennent l'habitude d’obéir ‘, en mème temps que les chefs celle de commander. — A cette explhication psychologique, basée sur l’état d’esprit de la communauté, s’en ajoute en eflet une autre, basée sur l’état de ceux qui la dirigent : l'exercice de l'autorité et particulièrement du commandement des armées éveille la passion du pouvoir et accroit le penchant des généraux à la dictature.
Le despotisme, voilà en effet la suprème conséquence politique de la guerre, — conséquence qui, malheureusement, n’est pas toujours limitée à la durée des campagnes. Dans l’antiquité. l’état d’hostilités, tant que l'influence s’en fit sentir, amena la prédominance delaroyauté sur le sacerdoce, en Orient, en Egypte, dans l’Inde. Plus tard les conquêtes furent l'instrument de la force des empereurs et des czars. Plus près de nous, les dangers extérieurs firent concentrer tous les pouvoirs aux mains du comité de Salut publie, puis ils assurèrent en même temps le pouvoir dictatorial de Napoléon et la force du ministère anglais, son ennemi. L'influence est surtout sensible chez le vainqueur. Victoire et Liberté ne sauraient marcher de compagnie, en sorte que le peuple victorieux est, à ce point de vue, plus à plaindre que le vaincu. Sedan a renversé l’Empire français et fondé l’Empire allemand. (Cf. Russie, Japon.)
Ce rapport entre l’état de guerre habituel et les € gouvernements forts » est quasi universel ?. Lors même que l'autorité n’est pas livrée à un commandement militaire, ses attributions ne manquent pas de s’accroitre. Dans toute société appelée sans cesse à agir collectivement, loin que l'agrégat existe à l'avantage de l’unité, Pindividu est subordonné à V Etat, 1 existe par lui et pour lui, si même ce dernier ne juge pas à propos de le supprimer à sa naissance : on cherche non pas à le développer, mais à en faire
1. La loi apparaît au militaire comme une volonté personnelle, — Gt Changarnier : l’officier est la loi vivante du soldat, 2, Spencer, t. II, p. 145, 199 : Fidgiens, Ashantis, Dahomey, Mexique... — De
Tocqueville, La démocr. en Amér., p. 437 : « Il n’y a pas de longue guerre qui, dans un pays démocratique, ne mette en grand hasard la liberté, Dans un pays tranquille, la constitution est, dès le temps de paix, à la merci de Varmée. »
un bon citoyen, sinon un bon sujet !. La caractéristique du type social déprédateur consiste dans abondance des préceptes obligatoires positivement régulatifs. La loi ny dit pas seulement : ne fais pas ceci, mais: fais cela. La même discipline s'étend, en dehors de ce qui touche la guerre, à toute la vie sociale *. La coopération n’est point libre et spontanée, mais contrainte : PEtat contrôle et règle chaque sphère d'activité, y compris la sphère économique. Spencer essaie, par des exemples, de prouver que la « rétrogradation de l'Allemagne et de PAngleterre vers le type militaire » coïncide avec une extension croissante de la réglementation et dela centralisation, avec l’usurpation d’attributions civiles par les autorités militaires, et enfin avec l'accroissement des appareils gouvernementaux aux dépens des appareils industriels. Le recul des relations contractuelles et le maintien du droit pénal (si même il ne gagne du terrain), malgré la tendance générale à la prédominance de la convention sur l’obligation et du droit coopératif sur le répressif “, s’expliqueraient peut-être aussi dela même manière. A la toute-puissance du gouvernement et à la confiance qu’il obtient pendant les périodes d’hostilités se rattache sans doute également la propension à attribuer à son action une efficacité sans borne : cette tendance fut commune aux Mercantilistes et aux Physiocrates, auxquels elle inspira la conception du despotisme légal; elle se trouve chez Saint-Simon, chez Louis Blanc et même chez des contemporains. Enfin, comme conséquence ultime de cette manie de surveiller, de réglementer et de protéger », on entrevoit un en-
1. R. Worms, Org. el soc., p. 314 : régression de l’appareil directeur. — G. de Greef, Lois sociol., p. 75; Intr. à la soc., t. IN, p. 36; Le transform. social, p. 300, 323, 401 : influence rétractile. La guerre opère le retrait successif des formes sociales les unes dans les autres. Le corps social re contracte pour ne former qu’un organisme hiérarchiquement organisé avec une tête. Le droit redevient l’antique commandement, jus, jussus. L'armée, « partie de la fonction politique » (?), vit, comme les sociétés moins avancées, en parasite, non de son travail, mais sur la communauté ou sur le pays occupé. Nécessité pour les militaires, d’une autorisation au mariage; absence de jury, sévérité des peines... — G. Tarde, L'oppos. univ., p. 401 : Si les Etats n’avaient jamais guerroyé, la métaphore de l’organisme social, la notion ontologique de la société, n’auraient peut-être jamais été exprimées : la vie de combat a seule fait considérer le groupe social comme un tout personnel, antérieur et supérieur à ses unités.
2. Spencer, t. Il, p. 451: t. III, p. 762: Egypte, Sparte, Pérou. Au Japon, avant la révolution, le gouvernement imposait des lois somptuaires à toutes les classes, même commercantes, et prescrivait à certains fonctionnaires les heures auxquelles ils devaient se lever, diner, sortir et se reposer.
3. Duguit, L'Etat, le droit objectif et la loi positive, p. 189; et auteurs cités par L. Hugueney, L'idée de peine privée, p. 41-61, 72 s.
; Fouillée; Sumner-Maine, L'ancien droit, p. 349; Durkheim, Division du travail, p. 148...