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IMMORALITÉ DE LA GUERRE

Sans les occasions qu’elle fournit en abondance, combien de nobles actions n’eussent pas été accomplies ! L’héroïsme brille’ à chaque page de l’histoire militaire. Le peuple apprend sur les champs de bataille à obéir au devoir et, au besoin, à mourir en l’'accomplissant. L'état de privation encourage l'effort et engendre la force morale, C'est la guerre qui à appris à l’homme lactivité soutenue et lui a enseigné ce qu’il pouvait et ce qu’il valait ‘. La valeur militaire est à la base de toutes les valeurs. € Les vertus sauvages, qui ont la guerre pour objet, sont la condition vitale, le pain quotidien de la nature humaine ?. » On ne tarit pas sur les bienfaits de la discipline et de Pobéissance. La paix, au contraire, en plongeant les hommes dans la sécurité, le bienêtre et la jouissance, favoriserait l’égoïsme, la sensualité, Pimpiété, et entrainerait l’abandon de l'effort suscité par le danger.

La guerre, en réalité est un mal moral et elle engendre quantité de faits immoraux. L’honnèteté, la justice, ont besoin du temps et de l’ordre : c’est là qu’elles trouvent leur dédommagement et leur récompense. Dans les hostilités on manque de lun et de l’autre. La vie du soldat est à la merci d’un hasard ; il n’y a plus d’avenir pour lui. € Pour celui qui vit de minute en minute, ou de bataille en bataille, le temps n’existe pas. Les dédommagements de lavenir deviennent chimériques. Le plaisir du moment à seul quelque certitude et pour se servir d’une expression doublement convenable ici, chaque jouissance est autant de gagné sur l’ennémi. Qui ne sent que cette loterie de plaisir et de mort est nécessairement corruptrice ? ? »

Partout autour de lui, le soldat ne voit que le désordre et le carnage. L’influence de ce spectacle s'étend même en dehors de Parmée, sur la masse des citoyens. Le tableau de la bataille, vécue ou imaginaire, a été souvent et éloquemment tracé #. Ou bien les combattants se précipitent les uns sur les autres, à grands coups de sabre ou de baïonnette, en une mêlée effroyable ; ou bien, plus froidement, ils visent leur ennemi comme un gibier.

4. Tzschirner, p. 214, 265; Marmont, Inst. mil.. p. 241; Boguslawski, Krieg” p. 28 s, 12 : les héros sont supérieurs aux réformateurs et aux martyrs; la guerre, réaction contre une attaque injustifite, donne le sentiment de la justice.

2. Bagehot, p. 67, 89 : Nous méconnaissons l’origine martiale de mainte qualité, notamment de l’obéissance à la loi.

3. Benj. de Constant-Rebecque, De l'esprit de conquête, p. 195$.

4. La littérature pacifiste presque entière serait à mentionner ici. — Cf, Voltaire, Candide, ch. in; Dunant, Souvenir de Solférino ; D' Chenu, La mortal. dans l’armée, p. 189, 338 s; P. Larroque, La g., p. 87, 107, 213; Mézières, Polémom., p. 251, 263 s; Dupasquier, Le crime de la g., p. 29; L. Henry, Le crime, p. 795: P, Lacombe, La g., p. 212-289... :

Les blessés, livides, secoués d’un tremblement convulsif, agonisants, exposent des plaies hideuses et des membres tordus par la souffrance ; leurs plaintes s’exhalent, déchirantes. Les uns 1mplorent, d’un regard hébété et suppliant, le secoars qui tarde et

. J ? L qui, peut-être, sera inefficace ; d’autres demandent qu'on les

achève. « Des cadavres d'hommes sont coupés en deux ou présentent d’horribles mutilations, les uns sans tête, les autres la poitrine ou le ventre largement ouverts ; çà et là des chevaux éventrés, des membres épars. » (Major Chenu). Les ravages ne se limitent pas au champ de bataille: les habitants paisibles, les enfants et les femmes sont massacrés dans les cités, et les maisons, pillées, incendiées. Des contrées entières n’offrent aux regards que des ruines.

Que peut devenir la discipline ou même la simple honnêteté au milieu d’un tel déchainement de passions ? Quel profit en retire l’altruisme ? C’est là, bien plutôt que dans la paix, que s’exaspèrent les égoïsmes. Les sentiments qui, dans la vie civile, sont bridés par les lois et par le contrôle mutuel, prennent ici libre cours. Déliés de toute contrainte, exaltés par la vue du sang, pressés de jouir de ce qui sera peut-être leur dernier moment, les soldats s’abandonnent à toutes les licences, à tous les vices et unissent au meurtre la plus honteuse débauche‘. L’habitude du ‘arnage et de la destruction assauvagit les âmes les plus nobles ; elle engendre et entretient dans âme une disposition à l’insensibilité, sinon même à la férocité ?. € Un bon soldat, proclamait

4. « Par les dites guerres sont maintes fois avenues batailles mortelles, occisions de gens, pillements et destruction de peuples, périls d’âmes, déflorations de vierges, déshonnestements de femmes mariées et veuves, et arsures de villes, d’abbayes, de manoirs et édifices, roberies et oppressions; justice en est faiblie et la foi chrestienne refroidie et marchandises péries ; et tant d’autres maléfices et horribles faits s’en sont ensuivis, qu’ils ne pourraient être dits, nombrés ni écrits. » (Traité de Bréquigny, 1360; Froissart, Chron., I, 134.) — Guerre sans feu ne vaut rien, non plus qu’andouilles sans moutarde, aurait dit Henri V d’Angleterre. — La liste des faits ou mème des noms serait inépuisable. À ceux des grands conquérants, Alexandre, César, Titus, Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Napoléon, il faudrait ajouter d’autres, moins considérables : Tilly au sac de Magdehourg, Turenne et Duras dans le Palatinat... La guerre d’Espagne, sous Napoléon, fut une véritable « boucherie ». Pendant six semaines, dit le sergent Lavaux (Mémoires, p. 265), journellement nous ne faisions que piller et brûler. » — Duc de Fezensac (Souv., p. 13, T1, 23, 31, 64, 346...) : « En vivant avec les soldats on apprend à connaître leurs vertus. » Suit une longue liste de crimes. — En 1870, M. J. Claretie a trouvé un carnet de soldat saxon; il est typique : « Bu longtemps... Fait beaucoup de blagues... Bu, nocé... » (E. Lamé-Fleury, Prémisses et conclusions psych. de la g. de 1870, J. des Ec., 1871, t. XXIL, p. 5.)

2. Quarante jours après la bataille de Bédriac, Vitellius disait, en flairant la puanteur descadavres en putréfaction : « L’odeur d’un ennemi sent toujours bon. »

(Tacite, Hislor., IT, 70; Suétone, Vifellius, 10.) — Les expéditions coloniales, sous l'influence du climat, offrent maint cas de folie sanguinaire et érotique, de sa-

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