‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 408 sur 471 · GUERRE, PATRIOTISME, COURAGE, ABNÉGATION · texte numérisé non relu

GUERRE, PATRIOTISME, COURAGE, ABNÉGATION

corps, donne au péril le caractère d’une fatalité, contre laquelle on ne peut lutter et empreint la bravoure d’insouciance et de résignation, surtout chez ceux qui vont au feu, non de leur plein gré, mais par crainte du châtiment. Le courage parfois, est une vertu toute physique, dérivée de l'instinct égoïste de conser vaton et très développée chez certains animaux. Tantôt il s’élève jusqu’à l’héroïsme, tantôt il se complique de ruse et de déloyauté.

Dans tous les cas, c’est une de ces qualités qui ne sont pas appréciables par elles-mêmes, mais n’ont de sens et de valeur que par le but qu’elles servent. Le brigand parfois est chevaleresque et brave : son acte n’en est pas moins blâmable, mais, au contraire, d'autant plus regrettable qu’il y consacre une plus grande énergie. Le sacrifice des biens ou de lPexistence au service d’une cause ne la rend pas plus noble. Mépriser la mort, c’est ici mépriser la vie, celle des autres surtout, et on ne le doit pas. Le soldat donne sa vie, ou plutôt on la lui prend, mais il arrache aussi celle d’innocents, comme lui. Les occupations de la paix offrent des occasions quotidiennes de se dévouer au bien, sans nuire à personne.

La guerre comporte des défaillances et la véritable intrépidité y est exceptionnelle. Les gens qui ne l’ont pas pratiquée, ou les fanfarons, seuls, nient la peur. Le civil ne voudrait pas qu’on le suspectât d’être poltron devant les balles. Les militaires, eux, parlent, avec une franchise hardie, des faiblesses qu’ils ont éprouvées ou qu’ils estiment naturelles en présence de la mort". Lors même qu’elles ne se contenteraient pas de l’absorber, les batailles ne créeraient du moins pas la vaillance de façon durable : souvent elle se manifeste instantanément et ne persiste pas après les occasions passagères qu’elle a eues de se manifester.

D’une manière générale, la guerre exige et « consomme » des vertus qu'elle ne produit pas et qu’elle n’encourage même pas. Quelques-unes, véritables dons de la nature, sont innées ; d’autres sont acquises lentement en dehors des camps. Celles qu’elle

4, G4 von Clausewitz, Vom Kriege, t. 1, p. 66 : Le plus courageux est au moins préoccupé; le général, d’une bravoure reconnue, se cache derrière une butte. — Ce H. von Gizycki, Krieg, p. 13 : Les poètes ignorent la guerre : ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on marche à la mort. — G?l Dragomiroff, G. el paix, p. 3 : «Nous sommes encore dans la période épique où on est enclin à taxer d’héroïsme les actions les plus vulgaires pour ne pas dire pis. » — Mal Marmont, Inst. mil., p. 255. — Ce Arnould, La g. dans l’imag. et dans la réalité. — Le chevalier de Folard, Comm. sur Polybe (Villiaumé, Esprit de la g., p. 112, 329) — P. Lacombe, La g., p. 111 : Fezensac, Combes, Trochu, Larochefoucauld, Villars ; P.-L, Courrier : On

ne saurait imaginer, en ce siècle de batailles, combien de héros faisaient dans leurs chausses.

développe sont non dernières, mais préliminaires et depuis longtemps fixées dans la race ou même dépassées. Elle donne peutêtre du Cearactère », si l’on entend par là l’insensibilité, mais il existe des qualités du € cœur » et de l’esprit, et nombre d’autres qualités antiguerrières, telles l’équité et la charité, qu’elle est impuissante à expliquer ‘.

La plupart des vertus morales trouvent en la lutte contre le milieu un encouragement satisfaisant. La science, elle aussi, a ses victimes, non seulement de la part des choses, mais de la part des hommes : la défense et la propagation de certaines doctrines exige le courage des opinions et n’est pas sans exposer à des inconvénients ceux qui s’y livrent. € On connaît les vertus de la guerre, on ne connaît point celles de Pindustrie. La passion de l’indépendance paisible a de quoi tremper les âmes... ? » L’effort productif contient en lui-même un principe moralisateur : on travaille pour soi, sans doute, mais on travaille en même temps pour autrui qui travaille pour nous. Le guerrier pense d’abord qu’il y a d’autres hommes à qui il doit nuire ; l'homme industrieux pense qu’il leur sera utile. L’industrie seule est compatible avec une bienveillance universelle ?.

SECTION V. — EFFITS INTELLECTUELS.

La guerre, affirment ses admirateurs, a, à la fois, développé l’esprit et servi à en répandre les fruits ; elle a créé la science, la philosophie, et, en fondant l'esclavage, permis à une fraction de la nation de se tourner exclusivement vers les travaux de esprit.

En réalité, elle a tout au plus participé à éveiller cette sorte d'intelligence pratique qui s'emploie à triompher des obstacles el s'attache aux faits particuliers : Le soldat s’ingénie à trouver l’eau et la nourriture, à dresser un camp. à prévenir les embüches ; la cité se fournit des armes, se crée une marine, cherche des alliances, dirige une politique. Tous ces efforts conver-

als Lombroso (Le crime, p. 26) signale, après Spencer, quelques peuples primitifs enclins à l’honnêteté, Todos, Aïno, Bodos... : ce sont des peuples peu belliqueux.

2. St-Simon, L’Induslrie, Œuvres, t. XVIII, p. 92. — Bernard Palissy n’eut-il pas une énergie plus persévérante, plus noble, plus utile, que tel des grands capitaines?

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