L'IMPULSION DANS L’EXÉCUTION
par les opérations, non seulement chez les acteurs, mais chez les spectateurs. La mêlée ressuscite l’homme sauvage, la brute ancestrale. Quelque minime que soit le but de la campagne, fûtelle même un simulacre t, on finit par y prendre goût et on y est bien forcé par la nature même des choses, Cest à un défaut capital du procédé violent : une fois qu’il est mis en jeu, lobjectif change; le but originaire s’efface, passe au second plan, le but militaire s’y substitue en grande partie, plus vital et éveillant toujours les désirs violents de la conservation. Dans la chaleur de la bataille, on oublie forcément le but de la guerre, si réfléchi qu’il ait été. Un enthousiasme inconscient saisit les combattants des deux partis ?; l’orgueil de la victoire fait commettre mille folies, par ceux qui lFemportent.
Cette résurrection des sentiments belliqueux, indépendamment de la réflexion et de l'intelligence et malgré l’instruction, à été mise en relief par le D' Campeanu ? (de l’armée roumaine). Du fait que, en 1870, le pourcentage d’officiers tués fut plus considérable que celui des soldats, il tire cette conclusion que lofficier a été plus agressif, parce que Cle nombre des tombés correspond au nombre de ceux qui se sont le plus exposés. » (Les officiers sont aussi plus exposés et plus visés.) € L’instinct de se battre existe chez l’homme, par sa nature même », quel que soit son degré de culture. Nul représentant de espèce humaine n’en est privé. C’est une manifestation de l’instinct de destruction, l’un des neuf instincts cités par Aug. Comte, € L’homme part en guerre surtout par la puissance de la suggestion et combat sur le champ de bataille surtout par linstinct. »
Pour être réveillé, lPinstinct combatif exige, selon le D' Campeanu, des conditions morales et sensorielles, réalisées à un haut degré dans la bataille. Parmi les conditions morales, il met en première ligne le sentiment de défense, dérivé d’un mouvement réflexe et de l’instinet de conservation, et le désir de vengeance. qui est un des mobiles d'action les plus forts chez Phomme. IT ajoute l'influence de la représentation motrice : l’image très forte
4. On a vu des soldats agir dans des manœuvres aussi brutalement que dans une vraie guerre, tant est grande la puissance de suggestion d’un milieu de violences; et ce serait bien pis si on ne prenait soin de rendre leurs armes inoffensives.
2, À Leipzig, rapporte M. H. Vast (Hisl. gén., &. IX, p. 838) les alliés se lançaient contre les Français comme à l’assaut d’une muraille; ils jouaient à tuer les Français; peu leur importait de perdre plus de monde.
3. Questions de sociol. militaire: la civilis. etle militar.,l’altruisme etl’égoisme en face du sentiment militaire, Rev. int. sociol., 1903, p. 639 s.
d’une action provoque assez souvent l’exécution irréfléchie de cette action [CF idées-forces de M. Fouillée]; ce processus inspire l'acte de frapper, dans la mêlée. L’imitation agit dans le même sens. (Souvent les spectateurs d’un pugilat en deviennent acteurs, sans se rendre compte d'aucune raison d'intervenir). Les conditions de nature sensorielle influent sur louïe et sur la vue. Le bruit assourdissant des canons, le crépitement de la fusillade, le cliquetis des armes, les sonneries des fanfares et le roulement des tambours Cexercent une influence entraïnante sur l'homme pour le pousser au combat. Elles Penivrent en quelque sorte et lui procurent cet état d’inconseience (ou plutôt d’irréflexion) et de délire si nécessaire pour lui quand il s’agit de tuer ou de se faire tuer. » L'influence, sur la vue, du spectacle sanglant est également incontestable : In vision du sang produit une sorte d’ivresse et de fureur. L'action excitante de la couleur rouge a été également prouvée (taureaux, dindons; aliénés mélancoliques, enfermés dans des chambres rouges). Est-ce parce que le rouge est la couleur du sang qu'il possède cette propriété, ou est-ce la couleur rouge qui donne au sang son action excitante ? Il semble qu'il y ait une double influence, psychologique et physiologique.
Lorsqu'on vise un but réfléchi, il est naturel, logique. utile à tous et bon, par conséquent, d'adapter le moyen à ce but et de proportionner Peflort à ce qu’il vaut et à ce qui est nécessaire pour latteindre, et en réalité on tend à se rapprocher de ces desiderata. Dans la guerre impulsive, où en tant que la guerre a des elfets impulsifs, 11 n°y à pas de but; on ne voit donc pas ce qui, en fait, lui apporterait une restriction et on conçoit encore moins au nom de quelle théorie, de quel principe logique. on pourrait la limiter. Echappant en grande partie aux influences extérieures, extrinsèques, réelles ou idéales, la fureur guerrière semble ny avoir de limite qu’en elle-même, dans sa puissance intrinsèque d'expansion. Clausewitz signale seulement l’augmentation de violence des moyens et de difficulté de conclusion de la paix, qui résulte de cette passion ; il omet l’aveuglement relatif aux objets frappés et la presque impossibilité (qui mérite une étude spéciale) de prévenir la guerre.