LUTTE ET CONCEPT D’OPPOSITION. — LA GLOIRE MILITAIRE
rapport d'opposition au rang de clef d'explication suprème !. » Sous sa forme intransigeante et exclusive, cette conclusion ne correspond pas exactement à la réalité, où la lutte, loin d’exercer un empire sans rival, coexiste avec deux autres grands ordres de phénomènes : la répétition où multiplication, qui la précède, et adaptation qui en est l'aboutissement. Elle a fàcheusement modifié lidéal contemporain, ou plutôt elle la supprimé chez ceux que l’exacerbation de la concurrence vitale empêche de reculer devant les moyens les plus extrêmes.
De lPimportance réelle, mais décroissante, de la guerre, est également dérivée une appréciation exagérée des occupations et des aptitudes militaires et une dépréciation injuste, nuisible, des travaux de la paix et des personnes qui s’y livrent ?. Les épopées antiques chantent les héros qui ont pris ou détruit beaucoup de villes, tué de nombreux ennemis, sans se préoccuper de la justice de leur cause. Quelques peuplades ont étendu indistinctement la même admiration au meurtre et au vol quels qu’ils soient. La gloire guerrière survit parmi nous, sans raison, car elle confond le mérite de repousser l’attaque avec la honte de s’y livrer.
Qu'est-ce donc qui ennoblit le combat et le combattant? Est-ce lacte de tuer? L’orgueil serait bien mal placé. « De nuire et tuer, dit Eméric Crucé, c’est une chose facile. Il ne faut pour cet effet qu’un petit aspic. une seule mouche : ce qui devrait suffire pour ravaler l’arrogance de ces fendants qui se glorifient d'en avoir tant tué ès rencontres et batailles. » L'homicide peut être une nécessité en certaines circonstances: ce n’est jamais un acte louable en soi. — Est-ce le fait de mourir sur le champ de bataille? Y a-t-1l gloire à exposer sa vie? L’acrobate serait, à Ce prix, aussi digne que le soldat. Telle n’est donc pas explication cherchée. La même approbation n’englobe pas généralement celui qui meurt au service d’une cause injuste ou indifférente et la victime du devoir où du droit. Il faudrait te distinguer suivant le but poursuivi par le soldat lui-même. Or il n’en à pas, le plus souvent, et ne s’approprie même pas celui de la collectivité. Le danger n’est encouru librement que par une fraction des combattants, et les armes modernes frappent
1. Sur tous ces points, Tarde, &b., p. 49; Lois soc., p. 10, 57, 67. Lui-mème fait de l’opposition un tiers de la sociologie, le second.
2. La conception de la femme instrument de reproduction et le mépris de la femme stérile s’y rattachent aussi en partie.
aussi bien le poltron et le lâche que le héros. On consent à subir les risques de la guerre, mais on ne les recherche pas plus que n'importe quel aceident du travail. L'honneur de les courir est aujourd'hui partagé par Puniversalité des citoyens, et la longueur des périodes de paix, dans chaque pays civilisé, les rend moins fréquents. L’insécurité n’est-elle pas aussi grande, aussi utile, dans la carrière du médecin et dans toutes celles qui, sans exiger le meurtre des semblables, exposent à mourir d'accident, de fatigue ou de misère, — toutes causes qui tuent plus sûrement que les balles ?
Si la victoire seule devait conférer l’estime, on ne comprendrait pas le fade € Gloria victis », substitué au brutal mais plus naturel € Væ victis » ancien. Lorsque deux armées sont en présence, l’une est, de toute nécessité, défaite, et autre Pemporte, quelles que soient ses fautes. Louer le vainqueur, c’est au juste avoir le culte dusuccès, admirer la chance, les muscles, la brutalité, la puissance des explosifs et l'apprentissage de la destruction et de l’extermination. Mais s’il n’y a pas nécessairement quelque mérite à triompher, pourquoi y en aurait-il davantage à ètre battu ?
La glorification de toutes ces infirmités regrettables de la nature humaine, qui sembleraient au contraire nous inviter à Phumilité, n’est pourtant pas inexplicable : comme elle poussait inconsciemment à accomplir des actes utiles et même indispensables à l’espèce en même temps qu’à l'individu, elle a été conservée par sélection, puis comme une suroivance invétérée d’un passé qui tend à disparaître. Tout au moins ne doit-elle pas méconnaître les talents pacifiques ni leurs possesseurs f.
Les combats toutefois n’entrainent pas invariablement un surcroit de vanité. Strabon disait, par exemple, des Gaulois. € Leur frivolité de caractère est telle, que la victoire les rend insupportables d'orgueil, tandis que la défaite les consterne. » Le même affaissement moral frappe parfois le vainqueur, presqu’également épuisé. La guerre est une puissante cause de pessimisme : elle occupe à cet égard le premier rang, avec la lutte des classes et universelle extension du militarisme ?. La littérature du xix° siècle à manifesté à mainte reprise cette disposition d'esprit.
1. « A toutes les gloires de la France » : ces mots sont inscrits au fronton du
palais de Versailles, lequel ne contient que des stalues de guerriers et des tableaux de batailles.
2. Renouvier, ib. Lui-même ne trouve pas poussé au noir le tableau des souffrances humaines chez Schopenhauer.