EFFETS INTELLECTUELS DU MILITARISME
pas de nature à exiger par eux-mêmes, le maintien du mnilitarisme si l’on pouvait s’en passer.
Aux rôles anciens de l’armée, qui consistaient à conquérir des terres étrangères, à défendre le territoire et, plus récemment, à maintenir l'ordre intérieur, les militaristes ont pourtant ajouté celui d’éducatrices morales et physiques de la nation. À la caserne, on complète l'instruction de quelques hommes et on commence celle des 1llettrés, tandis que les exercices gymnastiques arrachent de nombreux jeunes gens à des travaux trop uniforformes, trop absorbants, trop cérébraux. A tous, on enseigne ordre et la ponctualité. La vie en commun y pénètre les individus d’un esprit largement social, elle leur apprend la camaraderie, les services mutuels et même le dévouement. Par dessus tout, on vante la discipline militaire, qu’on voudrait étendre à tout le corps social.
Il faut remettre les choses au point.
Intellectuellement, la vie militaire arrache à la terre quelques paysans incultes et leur apprend les rudiments des connaissances indispensables. Elle suscite aussi Pémulation de quelques officiers et amène la publication de quelques ouvrages, d’ailleurs militaires. Mais le soldat a besoin d’une bien petite somme de facultés intellectuelles, et il les exerce peu souvent !. La caserne fait passer tout le monde au gabarit de la médiocrité et de luniformité ?. Avec une fraction des milliards dépensés chaque année par la paix armée, on pourvoirait aux besoins d’une large instruction chez tous les citoyens. Les supérieurs eux-mêmes se ressentent de la monotonie de leurs occupations”. L’habitude de commander rend inhabile à persuader : aussi le militaire affectet-il le dédain de l’éloquence et des belles connaissances. L'art de la guerre ne suppose un talent de premier ordre que chez un nombre restreint d’individualités. Le corps des officiers renferme un nombre relativement élevé d'hommes intelligents qui sont louables d’avoir su garder leur instruction, mais ce n’est pas
1. L’apologiste Proudhon (Créalion de l'ordre dans l’hum., p. 464) dit qu’elles s’abaissent notablement après quelque temps de service.
2. Elle abôtit les meilleurs et « abrutit » les autres. (Ben). Constant, 1b Droite ch. x: Inconv. du syst. guerrier pour les lumières ; — M. Revon, Phil. de la g., p. 24). ou
3. Cel Marselli, J. des sc. mil., 18892, I, p. 410: « ignorance des questions politiques et économiques, exclusivisme ». — Mézières, 10%, D, 94 ; Revon, 40.1 pa intelligence s’atrophie. L’affaiblissement cérébral des militaires est devenuepr Overbiale. » — A, de Vigny, Servilude et grandeur mil., p.22, 245: L'armée est aveugle et muette ; elle paraît être le corps d’un enfant.
dans les camps qu’ils ont acquis leur valeur : le militarisme, comme la guerre, absorbe les lumières et n’en produit pas.
Si, physiologiquement, le militarisme améliore quelques individus, il en détériore un plus grand nombre encore, Le service universel ! soustrait les jeunes gens à leurs études, à leurs bureaux, à leurs ateliers, c’est-à-dire à un mode de vie parfois néfaste à la santé. Les corps se fortifient, s’assouplissent, apprennent la résistance à la fatigue, par la régularité du régime et l'entrainement des marches ?, Mais l'éducation physiologique ne devrait-elle pas être antérieure à lPentrée à la caserne? Les exercices gymnastiques et sportifs volontaires n’atteindraient-ils pas un développement suffisant, si on consacrait à les encourager les énergies déployées infructueusement à la préparation de la guerre?
Longtemps on a cru que la mortalité et la morbidité étaient moindres chez les militaires en temps de paix que chez les civils. Les statistiques ont prouvé le contraire *, et les raisons en sont assez claires. Le conseil de revision est mal composé, ses opérations sont trop sommaires; des malades sont incorporés qui transmettent à d’autres leurs maladies. L’entrée a lieu en la mauvaise saison, le mode de vie est brusquement modifié, les vêtements insuffisamment adaptables aux changements climatériques. Mêmesalubres, les habitations contiennentune multitude d'hommes qui vivent en commun et entassés, parmi lesquels les épidémies et la contagion se répandent facilement. Certaines maladies sont fréquentes, notamment les vénériennes. La fièvre typhoïde et le suicide méritent une mention spéciale. Malgré les améliorations réalisées depuis que Pattention du publie a été mise en éveil, on a encore à déplorer un excès de décès trop considérable. Les chiffres toutefois sont difficiles à interpréter 4
1. Lapouge (Sél. soc., p. 239 s), Cosentini (Le militar. de l’avenir, R. int. soc., 1899, p. 585 s).. comptent sur lui pour empêcher l’amollissement des classes supérieures.
2. Fr. von Winckler, Die nalion. Bedeut. der allg. Wehrpflicht betrachtel vom naturwiss. Slandpunkte, 1889, p. 3 s. Il ne cite ni les bases ni le titre de l’ouvrage du D' Jäger sur lequel il s'appuie : Seuchenfestigkeil u. Constitutionskraft... Or les mensurations ont porté sur un nombre fort minime de soldats, — 12 à 35, — et Jäger convient qu’il faudrait les recommencer. D’autres (p. 448 s) sont peu probantes, car il n’est pas tenu compte du développement considérable des civils au même âge ; etc...
3. Dr Boudin, Stalist. de l’état sanitaire et de la mortal. des armées, 1846: Kolb Vergl. Slat., p. 503 s; E. Spalikowski, Mortal. et paix armée, 1904. — La Or tal dans l’armée, Rev. scient., 21 avril 1895; Rev. de Paris, 1x mai 4903: Corresp., 10 juil. 1903; De l’armée considérée comme un centre morbide, ib., 10 sept. 1901.
4. Adde : Hausner, Sfat.; E. Hueber, Rôle de l’armée, p. 311; Morache, L’'hyg.