EFFETS PHYSIOLOGIQUES ET MORAUX DU MILITARISME
et souvent trop faibles : les ajournements et réformes éliminent des risques ; les congés accordés aux soldats frappés d’infirmités ou de maladies incurables allègent la mortalité militaire et surchargent la mortalité civile. Il ne s’agit là que de Peffet quantitatif. L'effet qualitatif est semblable à celui de la guerre : ce sont les jeunes gens les plus sains, les plus beaux qui sont frappés par la mort ou menacés d’infirmités durables. Tandis que les réformés, les €rebuts ». ont toute latitude pour procréer des enfants tuberculeux ou rachitiques, les jeunes gens les mieux constitués passent à la caserne la période où leur activité génésique est à son comble.
Certaines tendances sont à la fois des maladies et des vices !. La débauche se trouve sur un terrain limitrophe de la physiologie et de la morale ?. Arrachés à la vie de famille, oisifs, célibataires à un âge où les appétits sont impérieux, les soldats se démoralisent facilement *. Quelques-uns de ceux qui entrent au régiment assez purs en sortent corrompus par les fréquentations. La pro-
mil. ; 3. de Bloch, {. V, p. 164, cite Vallin et Marvo (civils 48 0/00, militaires 8 0/0); Dr Schlimmer, Biotik der k. k, üst. Armee; Dr Seeland, zur Ætiologie der Sterblichk. des Soldaten, Viertelj. für üff. Gesundheilspflege, 1811. — Sur le suicide et le duel dans l’armée, thèses de Mesnier et Tessier, Lyon 1881, 1889. — Contra : Winckler, p. 5, el Jäger, p. 154 (chiffres peu significatifs). — Il est curieux de voir des apologistes louer la caserne d’épargner quelques vies humaines. — Le taux est encore plus élevé dans l’armée coloniale : Dr Lagneau, Mortal. dans les colonies, 1889 (ou Ac. sc. mor.) ; J. Darricarère, méd. mil,, Au Pays de la fièvre.
1. « Au régiment, boire est le seul divertissement; boire davantage est l’objet de toute émulation ; payer à boire est la source de toute considération. » (Gohier, L'Armée contre la Nation, p. 16.) — Ein Kavallerie-Offizier, Die Trinksitten im Heere, p. 3-21 : l’ivrognerie est très répandue parmi les officiers allemands; füts de bière, paris, punitions., Boire est considéré comme un signe de force... Boire est l’objet d’institutions spéciales (Kneipen- u, Stammtischwesen)., « Nous buvons quand nous entrons dans l’armée ou en sortons, quand nous nous quittons ou nous revoyons, quand nous sommes affamés ou repus..… »
2. Oliosæ armatorum manus facile lasciviunt (Tacite, Germ., 46). — Corre, Aperçu de la crimin. mil., p. 143; Hamon, Psych. du mil. profess., p.153; J. Chevalier, L’inversion sexuelle, p. 1995.
3. Parent-Duchatelet, De la prostil., €. 11, p. 549, 180, 607, 561 : « Il est dans l’ordre social une loi aussi constante que celles de la nature : partout où se trouvent des soldats réunis en un certain nombre se trouvent des prostituées. Interdire aux soldats la fréquentation des prostituées, c’est vouloir l’impossible. » Abjection, rixes, maladies... — P. Larroque, p. 217 : la prostitution ne pourra être supprimée tant que dureront les armées permanentes. — Les soldats, dit Mathurin Régnier (Salire VI, 443 $),
saccageant nos villes, Par force en nos maisons violérent nos filles. D’où nasquit le bourdeau, qui s’eslevant debout, A l'instant, comme un Dieu, s’estendit tout partout, Et rendit, Dieu mercy ces fièvres amoureuses, Tant de galans pelez el de femmes galeuses, Que les perruques sont el les drogues encore (Tant on en a besoin) aussi chères que l’or.
ï < : L4 L \ 1) PN *{(n 4
miscuité des chambrées engendre une trivialité, une grossièrelé
Q C l'éù M2 A a x d Ÿ U » 4 h & à |
parfois indélébiles, même parmi les plus cultivés. Le mauvais
à ñ An ? ag à
exemple se propage plus sûrement que le bon, car il n’a pas à braver les moqueries ".
Le militarisme produit une tendance à la flänerie, amène à envisager le travail utile comme une corvée et à estimer Je paresseux habile. Il donne au soldat de nouveaux besoins sans les
4 . , ] EX 5° LA ae moyens de les satisfaire. I] réveille une rudesse qu’il serait préférable de laisser sommeiller et qui, n'ayant pas deux poids ni deux mesures, s'applique aux nationaux comme aux ennemis. L'armée fournit un contingent disproportionné de crimes et de délits : Les uns résultent des lois des armées, d’autres trouvent leur occasion dans la vie militaire (lareins, rixe, détournements) ; d’autres enfin ressemblent à ceux du droit commun, sauf en ce qu'ils sont commis par des militaires : leur abondance s’explique, en dehors des raisons générales, par le désir de paraitre, par la dureté et les habitudes contractées pendant les campagnes, par la possession constante d’armes ?...
Quels biens ne cherchent pas à attribuer à la caserne ses admirateurs *? L’amour de la patrie, le sentiment de l'honneur, Pidée de solidarité, le dévouement, seraient des bienfaits inappréciables : le malheur est qu’ils soient trop négligés ou dénaturés. La caserne réunit toutes les classes, tous les partis, elle ne les unit guère. Ce qu’on appelle sentiment de la collectivité n’est souvent que l’esprit de corps, manière de juger et d'agir engendrée par la poursuite exclusive d’un but commun‘. La loi, d’ailleurs sévère, se transforme en consigne, l’obéissance à la
4. Gil duc de Fezensac, Souv. mil., p. 34 : Dormir, chanter, conter des histoires, lire de mauvais livres, se disputer... — Pecqueur, Pair, p. 49, 217. — Cobden, Œuvres choisies, p. 141. — Messimy, Ch. des députés, 26 mai 1904: immoralité de la vie de caserne. — Dr Corre, Le mililarisme. — R. de la Grasserie, Sociol. globale, p. #54 s : école de démoralisation... — Colajanni, Sociologia crimin.; Evans Darby, Armed peace. — Une abondante littérature développe, assez partialement, ce thème. — Martignoni, {1 mililar. e le sue funeste conseg. sulla societa moderna, Como, 1894.
2. Hausner; Corre, 1b., p. 9 s, 30; Lombroso, Le crime, p. 239 s. — Ce qui touche aux guerriers à pris un sens ptjoratif. Les latrones étaient des ad lalus, aides de camp. En 1356, la ville de Paris forma une compagnie dont les soldats, couverts d’une cotte de mailles ou brigandine, laissèrent leur nom aux malfaiteurs. Si brigand vient du celtique briga, son origine lui est commune avec brigade de gendarmerie, général de brigade. Soldat est le cousin de soudard. Pain de soldat.
3. C Max. de Caccia, Des Verlus mil., p. 264 : les officiers font chaque matin, avant le déjeuner, autant de besogne que leurs censeurs en un mois: ils vont au café pour économiser le feu, l'éclairage et les chaussures (sic). — Mabille (La gq.) parle des belles légendes et des chansons héroïques entendues dans les chambrtées.
Quelle illusion! — G1$., Infl. civil. de l’armée, Bruxelles, 14869; Maréchal, La soc. civile et l'armée, Brux., 1869.
k. Benj. Constant, b., p. 21, 63; Pecqueur, p. 1-7, 131; Larroque, p. 210.