CARACTÈRE CRIMINEL DE L’ABSTENTION INDIVIDUELLE
si elle n’était pas organisée, elle serait impraticable et subversive de toute société politique. — L’abstention serait d’ailleurs d’une logique superficielle. Le véritable bon sens commande de ne pas se soustraire aux décisions du groupe social auquel on appartient; il exige que, dans léchange de services intervenant entre la collectivité et les individus même les plus déshérités, on ne dissocie pas les avantages qu’on reçoit d’avec les contreprestations qu'on doit fournir. Il va de soi que nous devons lutter de toutes nos forces contre la désagrégation de lesprit national, et que l’homme qui se & désolidarise » de sa patrie au moment du danger est méprisable. Supposons même qu’il ait une conviction profonde de lobligation de ne pas porter les armes ou de efficacité de l’abstention individuelle : est-il forcé de la suivre et la collectivité doit-elle en tenir compte, (en l’utilisant autrement, sauf à se protéger contre les simulateurs)? Nous ne le croyons pas. Il faut distinguer, dans la guerre, deux choses : la décision et l’exécution. Ceux qui la provoquent sont coupables ; la nécessité, non avilissante, mais fatale, de l’obéissance aux délibérations du pouvoir, rend les autres, à leurs propres yeux, irresponsables des conséquences , lorsqu'ils ont tout tenté pour détourner le mal. Le plus souvent d’ailleurs l’abstention n’est pas le fait d’esprits particulièrement scrupuleux : elle s'appelle désertion. En tous cas, ce ne peut-être une tactique : le parti pacifiste, dont la majorité réprouve ce procédé ? dispose de moyens d'action assez puissants, pour ne pas recourir à la propagande par le fait, qui est le propre des partis faibles, mais extrèmes et décidés.
Le désarmement, par contre, présente théoriquement de nombreux avantages (contre-partie des inconvénients du militarisme) * et il ne rencontre pas d’obstacle juridique dans la personnalité des États, qui n’est point illimitée. Mais est-il opportun
un plébiscite et que les partisans de la paix ne soient pas soumis au service. (Applaudissements.)
4. Saint Augustin, xxtr, 15, Contra Faustum : L’iniquité du commandement rend le roi criminel et le devoir d’obéir justifie le soldat. — Nombre de théologiens (Gf. Tzschirner, p. 8, 4) ont conseillé l’abstention en cas d’injustice patente, reconnue par la masse : le cas est rare, douteux, et la règle ouvre une porte à l'appréciation arbitraire, Les États n’ont pas de textes législatifs précis et doivent se protéger eux-mêmes. La guerre n’est pas toujours l’équivalent du crime individuel ; on ne peut s’y refuser comme sielle était telle, ni en invoquer l’exemple pour tuer et voler.
2, Non approbation du congrès de Nîmes; désapprobations individuelles.
3. Nikoladzt, Désarm., conséq. écon. et soc., 1868; Dr A. Fischhof, Zur Reduct. der contin. Heere, 1815; Allard, Désarm., 4899; Souchon, R. dr. int:, 1894, p. Das
et doit-il être recommandé inconditionnellement? Les particuliers ne passent pas leur existence, armés jusqu'aux dents et à se battre : pourquoi, dit-on, les États ne les imiteraient-ils pas ? — Si les individus ont cessé de prendre d'aussi dispendieuses précautions les uns contre les autres, ce fut sans doute après l'établissement d’une sécurité relative, sinon ils eussent couru grand risque d’être troublés dans la leur. C’est ce qu’il adviendrait des États qui désarmeraient prématurément.
A-t-on intérêt à limiter ses moyens de défense au milieu de pays militaires ? Pas plus que les hommes, les groupements s0ciaux, dans l'intérêt même de leur idéal, n’ont avantage à s’élever exclusivement et excessivement, au détriment de leur adaptation au milieu actuel. Il serait imprudent de s’organiser uniquement en vue de la paix, de rechercher uniquement les facteurs de supériorité industrielle, sociale, tant que ensemble des peuples et particulièrement les voisins resteront guerriers. Peut-on dire qu’une nation dépourvue de toute force militaire jouirait, parmi les convoitises actuelles, d’une sécurité, d’une intangibilité parfaites ? L’exemple d’un pays désarmant seul induirait les autres Çen tentation non d’imiter, mais de profiter ! », malgré la beauté et influence morale du geste. C’est là une objection qui porte non sur le principe même du désarmement, mais sur son caractère unilatéral : il suffit pour y remédier d’exiger qu'il soit collectif el simultané *. La nécessité d'attendre que la plupart des sociétés aient atteint un stade plus élevé de développement, une compréhension plus exacte et un désir plus sincère des bienfaits d’une véritable paix, entrainera sans doute un retard, mais il évitera le déplorable exemple d’une nation dépecée à raison de sa conduite généreuse.
La force, objecte-t-on, contient une menace qui entretient la
1. Lacombe, p. 314; À. Thierry : La loi de proie la guette, fatale, implacable. — Voltaire : « Qu’un prince licencie ses troupes, laisse tomber ses fortifications en ruine et passe son temps à lire Grotius, — avant un an ou deux, il aura perdu son royaume. » (Un désarmement délibéré aurait moins d’inconvénients que ce laisseraller.) — Si on n’admet la simultantité, chacun attendra que son voisin commence, de même que chacun lui attribue à l’heure actuelle ses propres précautions. Les Français « commenceraient bien, sil n’y avait :es Allemands », et inversement. — KF, de Hollzendorff, Ew. Friede, p. 44 : Que les nations périphériques (Angleterre, France, Russie), moins exposées aux coalitions, donnent l’exemple. — Salières, p. 47 : Que Messieurs les conquérants commencent, — Dans la situation actuelle, le véritable « pacifisme » consiste à préserver, au besoin par les armes, une civilisalion pacifique contre les appétits des races belliqueuses.
2. Goblet d’Alviella, Désarmer, p. 214; Mérignhac, Arb., p. 512. et Conf. inf. p. 42. — Contra : Moch, Comment se fera le désarm., p. 30, Imposs. d’un congrès, G. L. M, (Lt-Cd Le Marchand), La quest. du dés., Rev. scient., juil. 1894. k