CHAPITRE VI La pensée pacifique
I. Les pacifiques. — II. Les projets de paix. — III. Le mouvement pacifiste.
Partout où l’histoire a révélé les gestes de l’humanité, elle représente le mème fléau. Mais avec la même constance, elle montre qu’on à opposé à ce fait, qu'il n’était pas un droit, un idéal ‘. La malfaisance de la guerre à été reconnue des meilleurs esprits de tous les temps. Nous aimerions à croire, à l’honneur de humanité, que, du jour où le sang coula pour la première fois sur un champ de bataille, datent les aspirations vers la paix. Il nous faut pourtant bien reconnaître que leurs traces sont assez tardives et assez vagues. Les protestations durent d'abord s'élever contre la guerre dans laquelle on était engagé ; elles ne s’étendirent à l’ensemble du phénomène qu’à la suite du développement général des institutions. Mème lorsque l’état de paix durable paraissait désirable, on n’osait en espérer Pavénement. Le regret exprimé de l’âge d’or imaginaire, d’où les luttes étaient absentes, donne à penser que les peuples antiques n'avaient pas lieu d’être satisfaits de Pétat de violences continuelles où ils vivaient. Les principaux représentants de cette croyance sont Théopompe, Hécatée d’Abdère, Dicéarque de Messana, Ovide ?, Virgile *, Tibulle. Une tendance analogue se retrouve dans la Divine comédie du Dante, le Paradis Perdu de Milton, la Messiade de Klopstock... La croyance à un éden, à un âge de paix, de concorde et de félicité, se présente de nouveau au xvie siècle en réaction contre un dur état de fait. À peine
4. Sur le mouvement pacifique : A. H. Fried, Handb. der Friedensbew., 1904. 2. Metam., 1, 9175 :
de Aurea prima sala est ælas.
Nondum præcipiles cingeoan! oppida fossæ, Non tuba directi, non æris cornua flexi, Non galeæ, non enses erant. Sine mililis usu Mollia securæ peragebant otia gentes.
3. Bucol., 1v, v, sur le règne de Saturne. — Aspirations de l’antiquité à la paix : Cousin, Hist. de la phil, vu; Laurent, Hist. de lhum., t. 11, p. 433, t. TL, p. 377; Dumesnil, La g., p. 62, et Amis de la paix, fév. 1881...
l'espoir de retour de ces jours bienheureux perce-t-il, dans l’antiquité, sous le mythe d’Astrée, qui, retournée au ciel à la fin du règne de Saturne, doit un jour revenir, et, plus tard, dans l’idée de paradis.
Parmi les adversaires plus nettement déclarés de la guerre, quelques-uns aiment la paix d’un amour platonique : ils se bornent à en célébrer les louanges, à condamner les conflits sanglants, soit d’un mot, d’une boutade, d’un aphorisme, soit par un véritable jugement, sur pièces, après audition du réquisitoire et des plaidoiries. D’autres, au lieu de se contenter, de constater le mal, cherchent et proposent des moyens plus ou moins systématiques, des projets politiques ou juridiques, d’y porter remède. On ne peut toutefois distinguer nettement les partisans et les artisans de la paix, les pacifiques et les pacificateurs, ou, pour employer deux mots dont l’un est ancien et légèrement prétentieux et l’autre contemporain et quelque peu barbare: les irénistes ! et les pacifistes. La séparation entre les efforts individuels et les efforts concertés qui constituent le mouvement pacifiste fournira une base plus précise.
D’après les traditions de l'Orient, il viendra un temps fatal et prédestiné où Ahriman, Dieu du mal, sera détruit et alors la terre sera toute plate et unie et il'n’y aura plus qu’une vie, un gouvernement, une langue parmi les hommes, qui vivront parfaitement heureux. (Plutarque.) Parmi les prophètes, plusieurs ont souhaité et prédit une ère de tranquilité : € Un prince doit venir qui brisera l’arc de discorde. Les nations feront de leurs glaives des charrues et de leurs lances des hoyaux ?. » Le Christ lui-même a annoncé des temps meilleurs. Le millénarisme ou chiliasme a attendu de la défaite de PAntechrist un règne de la félicité qui n’est pas encore venu. Les visionnaires, les sectaires, les savants ont cru aussi à la Jérusalem terrestre, à la pacification future par suite de la rédemption ou du progrès: puissent leurs vaticinations ne pas être vaines.
1. Le mot est de l’abbé Ch. Irénée Castel de St-Pierre, lettre à sir Hans Sloane. (E. Nys, Orig. du dr.int., p, 388.) Il vient non pas de son prénom (Peyronnard, p. 316), mais d’une racine commune : Elpñvn.
2, Isaïe; Michée, 1v, 1; Zacharie, xvut, 9.