‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 452 sur 471 · LA LITTÉRATURE SOUS L'ANCIEN RÉGIME · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE SOUS L'ANCIEN RÉGIME

quilles, et, plus loin, la fureur et la rage, qui se dévorent ellesmêmes. »

Sous labsolutisme royal, à peine ose-t-on élever la voix contre les procédés alors en’honneur. Pascal pourtant, raille amèrement cet homme qui se croit le droit de me tuer C'parce qu'il demeure de l’autre côté de l’eau et que son prince à querelle avec le mien ». Il n’est pas jusqu’à Corneille !, Racine et même Boileau, chez qui on ne rencontre çà et là quelque pensée de réprobation contre le carnage. L'esprit de La Bruyère *? s’exerce, léger, sur ces milliers de chats, qui, pour la gloire, se livrent çau plus abominable sabbat », miaulent, jouent de la dent et de la grifle jusqu’à laisser sur place quelques milliers des leurs, qui infectent l'air de leur puanteur. Plus sarcastique encore, Voltaire exerce sa verve contre l’incohérence de ces luttes : € A l'heure où je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts de turbans pour quelques tas de boue grands comme votre talon... Il ne s’agit que de savoir s’ils appartiendront à un certain homme qu’on nomme sultan ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César... Presqu’aucun de ces animaux n’a jamais vu Panimal pour lequel ils s’égorgent *. » Sur cette réprobation des meurtres et sur la fraternité des hommes, J.-J. Rousseau s’accordait pleinement avec son ennemi. — Depuis la Révolution, il faudrait citer presque tous les écrivains, car peu se sont abstenus de stigmatiser le fléau guerrier.

— $Sont-ce là de simples déclamations de littérateurs et des rêveries de poètes ? Si on voulait trouver leur confirmation dans les sentences des penseurs, des philosophes, des moralistes, publicistes, économistes et même des hommes d'Etat, on n'aurait que l'embarras du ehoix.

« Tous les ouvrages philosophes chinois sont émaillés de maximes antiguerrières. » Khoung-fou-tseu *, Meng-tseu, lécrivain militaire Se-ma, ont recommandé la pratique de la bienveillance universelle et répandu des sentiments pacifiques parmi 400 millions d'hommes, Le législateur indien, Manou, considère la gucrre

4. Mort de Pompée, 1, 1. — Racine, au dire de son fils (Vie de J. Racine), remit à Me de Maintenon un mémoire « aussi solidement raisonné que bien écrit » contre la guerre. — Molière, Bourgeois gentidh., se. 11.

2, Jugements, éd. Janet, t. IN, p. 165; Caract., éd. Didot, p. 141. l L

3. Micromégas, vn, éd, Didot, p. 174; Candide, p. 259; Jenni, p. 134; Dict. phil., G., et Anthrop.; Eloge des offic. morts en 1741 ; Essai sur les mœurs, n, p. 151, 191.

4, La grande Elude, n, 3, 16. — Letourneau, La g., p. 233.

. . . Q x pere : QUE = à comme essentiellement illogique et conseille à la fois de léviter et de la faire humainement. En Grèce, le père de la philosophie, Thalès, proposa d'organiser une fédération des républiques ioniennes. Les stoïciens et leur chef d’école, Zénon, rèvèrent mème d’une république universelle. Xénophon copseilla au sage de renoncer à la guerre, alors même qu’il aurait de graves sujets de l’entreprendre. Dans le Critias, Platon ! décrivit la confédération de l’Atlantide, et le cynique Cratès traça le tableau d’une ville imaginaire où régnait une paix perpétuelle. À Rome, bien qu'il eût exercé le commandement militaire, Cicéron s’éleva contre les abus de la force. Le combat, suivant lui, est le propre des bêtes, le débat celui des hommes : aussi préféra-t-1l toujours la toge aux armes ?. Sénèque réprouvait les combats de gladiateurs et considérait la paix et la liberté comme les plus grands des biens ?. On rapporte que l’empereur Probus lui-même conçut le projet d’une paix perpétuelle ou du moins espéra que la défaite de tous les ennemis de Rome permettrait de se passer de soldats.

L'enseignement de Jésus-Christ, que Saint Paul appelle £vangelium pacis, prèche lamour et la charité. Aussi les premiers philosophes chrétiens furent-ils naturellement amis de la paix. Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène, Lactance, déclarent injuste tout recours aux armes. Saint Jérôme, en son Eloge funèbre de Népotien, déplore les maux de la guerre. En 381, Saint Ambroise refuse à l’empereur Théodose, l’entrée du concile œcuménique de Constantinople, à cause des massacres de Thessalonique.— A partir du xiv°siècle, les idées religieuses se mélent avec Phumanitarisme naissant. Wycliffe, John Colet, Thomas Morus #, Erasme, J.-L. Vivès, Guillaume Postel, réprouvent la guerre. Erasme dit de lui-même qu’il est homme de la paix. € Regardez, ajoute-t-1l, la structure du corps humain, faible, désarmé, revêtu d’une chair molle et d’une peau légère : la nature ou plutôt le

4. Lois, 1, VIII : Une république vertueuse est appelée à jouir de la paix. I faul régler la guerre en vue de la paix, et non l’inverse.. — Aristote, Pol., VIII, 1. Laurent, t. Il, p. 4061373...

2. Pro Marcello : Semper mea consilia, pacis el togæ socia, non belli alque armorum fuerunt ; — De offic., 1; Contre Verrès….

3. Epist. xcv : Quid bella et occisarum gentium gloriosum scelus ?.. Publice jubentur velita privalim.

4. Utopie, 1. I et II. — F. Seebohm, The Oxford Reformers, Colet, Erasmus, More, 1887. — E. Nys, Quatre utopistes au xvi® s., R. dr. inf., 1889, p. 65; Orig. du dr. inl., p. 891; Etudes, II, p. 48. — Au xv*°s., le bohémien Khelchytski avait condamné les guerres (J. de Bloch, t. V, p. 40.) — Wyer, The defense of peace, 1535 ; J. Mayler, The true defense of p., 1544; Leland, Eyxœuov rhc évonvnc, Laudalio pacis, Lond.,

1546; Marsilius de Padua, Defensor pacis (angl., 1553) — Campanella admet la légitimité de la guerre (Civitas soli), mais approuve la paix (Monarchia Messiæ.)

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