VARIÉTÉ DES PRÉTEXTES
saires, soit à se concilier le jugement des tiers et de l’histoire, soit surtout à s'assurer le concours libre des acteurs qui n’ont pas de raison personnelle de vouloir la guerre ou qui w’aperçoivent pas l'intérêt qu'ils en retireraient, parce qu’il est lointain, indirect où hypothétique : par les prétextes, les individus qui veulent la guerre, cherchent essentiellement à faire adopter par (ous, comme étant adapté aux buts de tous, un moyen, la guerre, qui est propre à atteindre seulement leur but personnel. Dans cette intention ils dénaturent les croyances qui interviennent dans les syllogismes, en affirmant que la guerre obtiendra un résultat désiré en soi ou bien désirable en soi : ou encore ils provoquent ou modifient certains désirs ou certains jugements relatifs à ce qui est désirable.
Puisqu’ils visent à éveiller un état d'esprit en faveur dans la masse ou susceptible de le devenir, ils varient les prétextes selon le mobile dominant de sa conduite dans telle époque ou tel pays donné; à moins que, pour rallier tous les suffrages et toutes les aides, ils ne les précisent pas trop, ou n’en invoquent plusieurs à la fois. Dans les temps et les lieux où le peuple est impulsif, aventurier, on n’a pas besoin de beaucoup de détours et de manœuvres. Là où 1lne l’est pas, on ressuscite les instincts guerriers, les haines de races ou de civilisations, la soif de vengeance ou de revanche, par le rappel des démêlés passés, des défaites, des outrages reçus dans de précédentes guerres. Chez les peuples religieux, on ne fait pas en vain appel au mépris, à la haine de l’infidèle, et ainsi s'explique que la religion ait été mêlée à tant de guerres dont elle n’était pas le mobile réel ou principal. Dans d’autres siècles, comme le nôtre, où l’on aime les biens matériels et où l’on apprécie presque tout par Putilité, par le bénéfice, on promet au peuple, pour le mener sur les champs de batailles, non une gloire stérile, mais des profits, certains, proches, car la masse veut jouir immédiatement. Sielle ne s'intéresse pas qu'aux avantages pécuniaires, on s’adressera à son amour-propre, à son sentiment de honneur national; on la leurrera au nom de provocations inventées, d’influences problématiques, de prestige imaginaire, de dignité mal placée ou d’autres entités et Cidoles ». On lui fera croire faussement que la question est vitale, la patrie outragée, l'indépendance nationale compromise, équilibre rompu; on lui dira que tel point à une grande importance stratégique, qu’il est la clef d’une contrée, ou bien on invoquerà des combinaisons savantes et de mystérieux plans diplomatiques. La
guerre restera un brigandage, mais un brigandage correct et civilisé. On volera, mais en homme distingué et non en rôdeur de barrière.
Par dessus tout, pour voiler des intérêts économiques ou politiques, pour donner l'élan que fait naître le sentiment du droit, on invoque des prétextes tirés de la justice. Quoique les auteurs s’en occupent presque exclusivement !, ce ne sont pas les seuls: on conçoit même le cas inverse où un simple redressement de torts serait présenté comme ayant un intérêt pécuniaire pour le peuple, si ce peuple était particulièrement sensible à l'argent et indifférent au respect de sa personne. Mais ce sont les plus importants. À lPheure actuelle, plus que jamais, le peuple, qui paie, exige des redditions de comptes ; il se sent peu disposé à suivre consciemment le bon plaisir d’un prince ou d’une minorité ; ceux qui désirent aboutir en fin de compte à ce résultat sont donc obligés de le tromper par des motifs d’apparence sérieuse et juridique. Aux temps où il était plus belliqueux et habitué à obéir plus servilement, ilse contentait de l’invocation d’un principe de légitimisme ou d'équilibre ; aujourd’hui, 1l demande, pour s’enthousiasmer, quelque chose de plus substantiel. Aussi, quand on n’ose en appeler au principe des nationalités, on prétend être contraint par les nécessités de la défense, de la protection des nationaux, de la sauvegarde des intérêts légitimes du commerce national.
On n’ose plus prendre ouvertement sur soi le rôle d’agresseur ; chacun s'efforce de se mettre dans la situation apparente de 16gitime défense ?, en allongeant et en obscurcissant les négociations qui précèdent la rupture, de façon à faire croire à la mau-
4. Vattel (1. III, ch. m1, $ 25, 99, tr. Pradier, t. II, p. 367 s.) distingue les raisons justificatives, qui font voir qu’on est en droit (réellement) de faire la guerre, et les prétextes juridiques ou « raisons que l’on donne pour justificatives et qui n’en ont que l’apparence ou qui sont même absolument dénuées de fondement. On peut encore appeler prétextes, des raisons vraies en elles-mêmes et fondées, mais qui, n’étant point d’une assez grande importance pour faire entreprendre la guerre, ne sont mises en avant que pour couvrir les vues ambitieuses ou quelque autre motif vicieux. » Ex : si un Etat auquel on a fait injure, prend les armes « non par la nécessité de se procurer une juste réparation, mais pour s’enrichir, s’agrandir Ou satisfaire sa haine et sa vengeance. » — Ses successeurs reproduisent à peu près ces définitions : G. F.de Martens, Précis du dr. des gens, 1. V\II, ch. ut, $ 265; Pradier, €. VI, p. 559. — Calvo, Le dr. int., t. 1V, p. 31 : les raisons justificatives se rapportent aux idées, aux principes dominant à une certaine époque, au système général du droit international.
2. Avant 1810, la Prusse désirait faire l’unité de l’Allemagne par la force, grâce à une guerre contre la France ; cette guerre, elle la souhaitait ardemment, mais elle ne voulait pas avoir l’air de la chercher. M, de Bismarck disait à l’attaché militaire français : « Jamais nous ne vous ferons la guerre, il faudra que vous