CHAPITRE I Coup d’œil sur l’évolution sociale
I. Desiderata d’une classification des actes sociaux et d’une formule de l’évolu-
tion sociale. — IT. Jeu, travail, sport. — III. Idéalisme social. — IV. Antagonisme et solidarité.
Une philosophie de l’histoire des guerres apparaît comme désirable, possible, efficace. Elle suppose une philosophie générale de l’histoire et en particulier une vue d’ensemble de Pévolution des sociétés. Or la sociologie est une science trop récente pour qu’on puisse d’un mot se référer à ses principes. Au delà de quelques points fixés (son unité, son caractère positif, la relativité de ses lois...), l'incertitude commence; la nature même de la société est controversée. Aucune classification des actes sociaux ni aucune loi de l’évolution sociale n’ont acquis la notoriété indiscutable qui s’attache à une science € faite ». À quels desiderata doivent-elles done répondre ?
L’exiguité du chantier de matériaux historiques et ethnographiques, sans les rendre impossibles, exige d’elles, afin d’embrasser l’universalité des pays et des temps, qu’elles soient générales et abstraites ?, et par conséquent qu’elles s’attachent seulement
4. Nous ne pouvons donner ici les preuves, discussions, controverses ; pour le développement, v. J. Lagorgette, L’évolulion des sociétés el des rapports entre sociétés (En préparation).
2. Les lois de l’ordre le plus général ont le plus de valeur et dominent les lois spéciales : A. Comte; H. Spencer, Institutions prof. p. 497; Tarde, Etudes de psych., p.20; K. Bücher, Etudes d’hist. et d’éc. pol. p. 45. — En généralisant suffisamment,
aux types purs, normaux, aux périodes de plein épanouissement, en négligeant ce qui est détail, accident ou transition. — La plupart des formules proposées de division de Fhistoire en grandes époques (par Saint-Simon, Fourier, Hegel, Schelling, Krause, Bunsen, À. Comte, Spencer, Durkheim, Ad. Coste, List, Hildebrand, Schmoller, K. Bücher, Schäffle..) répondent assez bien à ces exigences, mais plusieurs ne présentent pas l’un des autres caractères requis d’une bonne loi d'évolution.
Elles ont subi Pinfluence d’une idée qu’on abandonne aujourd'hui : celle des changements brusques qui auraient substitué des espèces animales nouvelles, des civilisations rebâties de toutes pièces, à d’autres qui auraient disparu du même coup. De même que les anciennes formes biologiques et économiques, ou que les anciens modes de transports, les faits sociaux d’autrefois subsistent à côté des plus récents, qui se superposent à eux. Tous deux coexistent. Les différents types suivent donc un o7dre d'apparition, et non de succession, d'exclusion, de substituion, comme Pindiquent quelques formules.
Plusieurs, parmi elles, sont faites en vue d’un certain avenir et pour la justification d’un idéal préconçu : elles sont téléologiques.
La plupart cependant ne pèchent pas contre l’exactitude, mais par insuffisance de compréhension : les unes, €egomorphiques », imaginent tous les temps et tous les pays trop semblables à lépoque actuelle, à leur pays ou à leur propre personne et ne s’appliquent par suite qu'aux catégories restreintes de faits qui s’en rapprochent; d’autres, concrètes, intentionnellement ou non. reposent sur une ou plusieurs civilisations historiques définies et ne permettent pas de prévoir lPavenir. Presque toutes (celles des économistes, volontairement) n’envisagent qu’un côté de Pactivité sociale. Un point de vue assez large pour Pembrasser tout entière ne se trouve que dans ce qui est commun à tous les faits sociaux : le moteur, le mobile psychologique, c’est-à-dire en envisageant non les conséquences matérielles postérieures à Pacte, mais le processus interne qui le précède. Le mobile est primordial, il se trouve dans tous les actes sociaux, non comme un € moteur non mu », mais comme un point de convergence par
on peut aboutir à formuler une loi universelle d'évolution. M. Tarde le conteste (Les lois sociales, p. 125) : «Il y a non une évolution et une loi d'évolution qui mène l’homme, mais des évolutions diverses et multiples. » Leur diversité empèche-t-celle de découvrir entre elles un caractère commun ?