PRÉTEXTES FANTAISISTES D'AGRANDISSEMENT
Le secours des adulateurs professionnels et des avocats occasionnels de la monarchie ne manqua jamais pour justifier et glorifier la rapacité des princes. Leur fantaisie se donnait libre carrière, et leurs affirmations, qui entendaient pourtant être regardées comme scientifiques, dépassaient toute vraisemblance. La plupart grossissaient démesurément le domaine théorique de la France !. Jacques de Cassan, par exemple, conseiller du Roi et avocat, écrivit un ouvrage intitulé : La Recherche des droits du Roy el de la Couronne de France sur les royaumes... occupés par les princes étrangers, appartenant au Roy très chrétien ; ensemble de leurs droits sur l’empire. (Paris, 1632. Ouvrage dédié au cardinal de Richelieu). [tâche d’y démontrer que, non seulement la Castille, lAragon, le Portugal, la Navarre, la Sicile, Naples, Majorque, Milan, la Sardaigne, la Savoie, le Piémont, Nice, la Lorraine, les Pays-Bas, mais encore le pouvoir impérial et lAllemagne entière, reviennent à la France. & Les rois de la Gaule, Belloresus, Sigoresus et Brennus, ont, dit-il, conquis PAllemagne et l'Italie ; les empereurs romains ont bien enlevé aux Gaulois leurs conquêtes, mais les Frances les ont regagnées, et le pape transmit à Charlemagne la couronne impériale et le droit de posséder héréditairement ces pays conquis... Les plus puissants Etats de l’Europe ne sont que fleurons et pièces éclipsées du royaume de France. » La violence et les ans ont pu les séparer de la couronne, non priver celle-ci de ses droits ?.
Jacques de Cassan a très probablement eu connaissance des travaux de deux savants, Dupuy et Godefroi, que Richelieu avait chargés de-faire l'inventaire des chartes et de rechercher les droits de toute nature que pouvait avoir la couronne de France sur les pays voisins. L'ouvrage de Dupuy, rédigé en 1631, parut en 1655 sous le titre de Traicté touchant les droits du roy très chrétien sur plusieurs Etats et seigneuries possédés par divers princes voisins, recueilli du trésor des chartes du roi. On rencontre dans cette publication officielle des affirmations comme celles-ci : La Castille, PAragon, la Catalogne appartiennent aux rois de France comme descendants de Charlemagne ; les premiers princes qui régnaient en Portugal sont sortis de la famille royale de France ; ce titre au lieu de s’être affaibli par le temps € s’est
4. Menzel, Neure Gesch. der Deulschen, Breslau, 1839, €. VIII, signale quelquesunes de ces tentatives,
2. À. de Stieglitz, De l’équil. pol., du légitimisme..…, {. 1, p. 33; Laurent, op. cit. XCD. 200:
fortifié par la longueur de la course ». D'une manière générale, on prétend posséder légitimement les acquisitions anciennes el on dénie toute prescription d'autrui; on invoque des conquêtes et on refuse toute valeur à celles par autrui, qui ont été € arrachées par violences, ete. ». Ces prétentions € saugrenues » (Laurent) étaient admises cependant par des juristes et des théologiens en renom ?.
Nous avons trouvé une autre preuve de cet état d’esprit dans un livre dédié au roi de France, publié avec son privilège et intitulé « Questions décidées par M. Bessan Arroy, P. Docteur en Théologie, théologat de l’église de Dijon. 163%. » Il y est dit (fo. 110): € Du temps que les Français ont tenu FEmpire, il contenoit toutes les Gaules, Ptalie entière, à prendre depuis Ausbourg jusques à la Calabre inférieure, PAllemagne, la Hongrie, la Pologne, la Russie, la Prussie, la Livonie, la Lithuanie, la Moscovie, la Sclavonie, la Vodolie, PAlberussie, la Valachie, ete... Il possédoit tous les Mons (Pyrénées) et de PEspagne ce qui est deçà la rivière Ebro, ete. » Tout cela appartient légitimement aux rois de France, et s’il en est, en fait, autrement, c’est que les possesseurs actuels sont des usurpateurs. CIls ne peuvent retenir ces biens en conscience, et il y va de celle des François, s'ils ne les répètent. » (fo. 93, 98.) Ces conseils ne peuvent rivaliser en ridicule qu'avec ceux que donnaient le due de Menuail, le comte Spadassin et le capitaine Merdaille à Picrochole ?, ou avec les prétentions de Pyrrhus malgré l'avis de Cynéas ?.
Avons-nous le droit de sourire des projets gigantesques de ces pourfendeurs de royaumes? Is ressemblent trop au rêve sanglant et à demi vécu de Bonaparte. Napoléon [* prétendait, en prome-
1. Ces ouvrages se distinguent en outre par une outrecuidance stupéfiante. Jacques de Cassan ne dit-il pas : « Sur tous les rois qui commandent dans l’univers, Dieu à choisi par prérogative les rois de France pour graver en leurs majestés les traits et linéaments plus augustes de sa divinité, La France est la reine des nations, la maîtresse des royaumes. » Un Discours d'Etat sur la nécessité de faire la querre à l'Espagne (4595) contient ces mots: «La France est l’âme du monde, qui n’a de mouvement que par icelle; c’est le petit miroir des hiérarchies célestes, c’est un cinquième élément pour les hommes en général, » À cette époque, on représentait les rois de France avec les peuples de l’Europe à leurs genoux...
2. Rabelais, (Gargantua, 1. 1, eh. xxx. S’il fallait nous excuser de citer ici ce penseur, nous répéterions ce qu’en pense F. Laurent (op. cit, t. X, p. 27) : « Les grands génies qui éclairent et consolent l’humanité ont plus de poids que tous les diplomates, Tous les rois et (ous les empereurs du monde. Pendant que les princes de la maison d’Autriche luttaient pour la monarchie universelle, Rabelais s’en moquait. Le malicieux curé avait une vue plus juste des destinées de humanité que Charles-Quint, le grand politique du xvi siecle. »
3. Montaigne, Essais, éd. 1657, p. 191 (épisode tiré par lui, croyons-nous, de Plutarque, Vita Pyrrh., c. 44).