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CRITIQUE DU CANNIBALISME

était répandu. L’intolérance divine était surtout accentuée dans le monothéisme, et spécialement chez les Sémites : Jahveh avait fait exterminer les Philistins par les Hébreux; Allah ordonna à ses sectateurs la guerre sainte contre les infidèles ; le Coran contient de nombreux préceptes contre les ennemis de Ja religion qu'il institue. Le dieu des chrétiens serait, d’après quelques-uns de ses fidèles, un digne héritier de ses ancêtres : les catholiques crurent lui obéir en faisant les Croisades, en instituant l’Inquisiton, en massacrant les Hérétiques, les Protestants et les Juifs. Tous, il est vrai, rivalisèrent en cruauté, à tel point qu’on est embarrassé pour attribuer le premier rang. L'église catholique a peut-être dépassé les autres, parce qu’elle est monothéiste et qu'elle à poussé à leur limite l’idée d’assemblée universelle, € catholicité », et celle d’infaillibilité qui se trouvait en germe dans ses dogmes originaires. L’extermination des ennemis de la foi, en tant qu’elle est envisagée comme un sacrifice agréable à lidole, prend le caractère d’une véritable anthropophagie, de la part de la divinité !.

Les guerres issues de là sont peut-être plus odieuses que celles quitrouvent, dans la faim ou dans une ignorance inévitable ?, une excuse que n’ont pas les persécuteurs religieux ni les civilisés qui font la guerre pour des nécessités beaucoup moins impérieuses *. Nous avons d’autant moins le droit de protester contre le cannibalisme, que les bûchers et les gibets sont moins loin de nous. Si nous nous indignons à la pensée de manger notre ennemi, notre humanité ne va pas jusqu’à nous empêcher de le tuer. Et pourtant, tuer un homme pour le manger quand on n’a rien autre chose à € se mettre sous la dent » est chose plus naturelle que le tuer sous le prétexte que son souverain a offensé le nôtre. € Je

1. N’est-il pas légitime de comparer l’atrocité de certaines provocations à la guerre religieuse (formule du sacre, serment des chevaliers de Malte, encouragements de saint Bernard, du P. Didon... cités infra: guerres de religion) et la fureur belliqueuse qui s’en suit, à la férocité des cannibales ?

9. Les conceptions morales des primitifs ne sont pas plus perfectionnées que ne l’est, au point de vue physiologique, l’idée de la transmission des qualités par absorption. — À un missionnaire qui lui faisait le reproche de se nourrir de chair humaine, un sauvage répondit : « Mais je vous assure que c’est très bon! » (Hellwald,, tb., p. 125.)

3. La guerre la plus ridicule est celle où les ennemis se saluent courtoisement avant de s’égorger, «où les vainqueurs après la bataille, s’occupent philanthropiquement à raccommoder les jambes aux vaineus, comme sil n’eût pas été plus simple de ne pas les leur casser auparavant » (Toussenel, L'esprit des bétes.) La guerre se comprend mieux pour une nécessité vitale que pour une futilité : il y a alors une moindre disproportion entre le mal à éviter et le mal à faire.

pense, disait Montaigne ‘, qu’il y à plus de barbarie à tuer un homme vivant qu’à Je manger mort; à deschirer par tourmens et gehennes un corps encore plein L sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche mémoire, non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et qui pis est, sous prétexte de piété et de religion) que de le rostir et manger après qu’il est trespassé. »

Fort heureusement, on n’a plus à parler de Panthropophagie qu'au passé et seulement parce qu’elle nous montre les progrès accomplis par la suppression des raffinements de cruauté qu’elle entrainait. On ne prévoit pas qu’elle puisse renaître, car notre désir de manger est rarement incompatible avec le désir de vivre du voisin et a d’autres moyens de satisfaction qu'aux dépens de sa vie et par conséquent de nous-mêmes, puisque autrui peut nous être utile. Quelques-uns de ces procédés, les plus grossiers, ont été cependant des sources de guerres qu’on peut rapprocher de celles qu’engendra le cannibalisme, parce que, à plusieurs points de vue, la recherche de nourriture, au détriment d’autres hommes, dans leurs moyens de subsistance, est comparable à la recherche de subsistance aux dépens de leur chair même, — comme le parasitisme au prédatisme.

La première de ces formes devait être répandue autant que la seconde dans les temps primitifs, où l’agriculture était inconnue ou peu développée : fréquemment les sauvages se battent pour des plantes qui produisent des denrées comestibles, fruits ou racines, pour un gibier, une proie déjà saisis ou pour la possession d’un ferrain de chasse giboyeux, d’une rivière poissonneuse ?. Toutes deux ont également pour conséquence, directe dans Pun, parfois indirecte dans Pautre, Pélimination du vaincu. Sans doute, lorsqu'il cherche sa nourriture en autre chose que la chair hu-

4. Essais, 1. I, ch. 30, éd, 1657, p. 138 — Toussenel accentue l’idée : « De toutes les guerres, celle où l’on se mange est la plus rationnelle. J’excuse tous les coupables qui ont faim, parce que la première loi pour tous les êtres est de vivre. Le mal n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort que de le tuer quand il ne veut pas mourir. »

2, Chez les Bochimans, Letourneau (La q., p. 58) ; chez les Cafres et Hottentots, pour des terrains de pâturage (p. 58, 93) ; chez les Indiens, la violatio n du territoire ennemi pendant la chasse aux bisons était un casus belli fréquent. — Novicow, Les luttes, p. 52, 65 s. Aux guerres cannibales « succédèrent » les combats produits par le désir de s’assurer des réserves alimentaires... les guerres économiques « remplacèrent » les guerres alimentaires. — Ces phases séparées et successives sont artificielles ; en réalité, il y a un ordre d’apparition de faits qui coexistent, superposés. et les phases ont des contours très vagues. I1 le reconnaît lui-même (p. 157). ,

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