‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 74 sur 471 · LE PILLAGE INCIDENT · texte numérisé non relu

LE PILLAGE INCIDENT

et sujets, pour les intéresser à l’opération. «€ Le pillage est lâme de la guerre: c’est ce qui la rend populaire. Sans cet appât, il est douteux qu’elle trouvât tant de suffrages pour l’appuyer, à plus forte raison tant de bras pour la faire. Le roi conquiert, c’est son lot; la multitude pille : le chien qui a ramené le gibier n’a-t-1l pas droit à la curée?! » D’autres fois, on a laissé des légions peu ardentes au combat se livrer aux déprédations pour exciter en elles la eupidité et le désir de la victoire, pour réveiller leur bestialité et leur combativité où pour leur € faire la main »en vue de buts plus considérables. Ou bien l’avidité et la fureur étaient suscitées par la licence de combats, sans qu’on ait pu les maîtriser si on le voulait. Souvent, le pillage se mèlait de carnages et d’inutiles dévastations; on ravageait des villes, des provinces mêmes. À la prise de Capoue, de Locres, de Léontium, de Syracuse... on saccagea tout, sans but. Combien de cités jadis florissantes n’ont ainsi laissé que des ruines! L’amour du gain seul tempérait la fureur dévastatrice. Tout le monde devait avoir sa part des prises. Les plus hauts officiers donnaient Pexemple: au pillage de Locres, une sédition s’éleva parce que deux tribuns militaires se disputaient, au sujet du butin, avec le chef de l’armée. L’aristocratie romaine, presque entière s’enrichit, par ce procédé, des dépouilles de Pétranger.

Plus près de nous, les mêmes excès se sont reproduits, sous la poussée de la combativité, de la faim ou du goût des rapines. Les invasions de l’Inde par Mahmoud le gaznévide (1002), par Tamerlan où Timour-Lenk (1389), par Nadir-Shah (1738) n’eurent pas d’autres mobiles. Les Grandes Compagnies, troupes d’aventuriers sans patrie, à la solde des princes, et vivant de pillage et de rançons en temps de guerre ou de trêve, ont dévasté la France pendant plusieurs siècles. Au milieu du xn° siècle, Suger signale parmi elles: Aragonais, Basques, Navarrais, Paillards, Brabançons et Routiers. Pendant la guerre de Gent ans, Îles Ecorcheurs se sont fait une réputation tristement célèbre, quoique leur titre vienne de ce qu’ils dépouillaient leurs victimes de leurs vêtements et non de leur peau?. Les condottiéri italiens chassèrent les seigneurs, mirent les villes à l’encan : ils

À. Proudhon, La g., t. II, p. 249.

2. Détails sur les « pauvres brigands qui conqueroient si grand avoir que c’était merveille », dans Froissart, Chroniques, 1. IV, ch. 44, et. F, ch. 324; sur la coutume des palis, conventions par lesquelles ils exonéraient villes ou communautés moyennant redevances, etc..., dans Langlois, Le service militaire soldé (L'Armée. p. 91 5). :

préféraient le gain immédiat du butin aux profits futurs d’une conquête. La guerre de Trente ans ra ppelle plus d’un épisode analogue. Les Espagnols, qui auraient dû par leur exemple supprimer ces mœurs dans leurs colonies, ont exterminé des races entières au Mexique et au Pérou pour les dépouiller de leur or ; sous la conduite du célèbre conquistador Cortès, ils firent un butin colossal. La guerre est restée jusqu’au xvire siècle, une satisfaction donnée à l’armée par un chef qui gouvernait en s’appuyant sur elle; pour les généraux, c'était une industrie véritable et pour les soldats un métier : aussi longtemps qu’elle fut faite à l’aide de mercenaires, on promettait une part du butin pour arracher l’enrôlement (car la solde était irrégulièrement payée) ou le sac d’une ville donnée, pour obtenir un effort !.

Sous prétexte que la guerre doit nourrir la guerre, Napoléon a toujours vécu sur le pays occupé, y a levé des tributs et Pa mis systématiquement en coupe réglée. Outre lentretien de ses armées, 1] exigeait des pays conquis la fourniture de dotations pour ses généraux, de couronnes pour ses frères, de subsides et de soldats pour lui-même?. Il a même garni nos musées des merveilles artistiques de Fltalie, à laquelle il les avait soustraites. On à dit qu’à l'exemple de Guillaume le Conquérant il pratiquait la guerre pour € gaigner » et comme une industrie *. En 1796, il avait, dans une proclamation fameuse, laissé entendre à ses troupes qu’elles allaient être enfin récompensées de leurs efforts grâce aux richesses des contrées où elles entraient. Dans la campagne de 1805, le maréchal Berthier, major général, avait écrit: € Dans la guerre d’invasion que fait l'Empereur, il n’y a pas de magasins, c’est aux généraux à se pourvoir des moyens de subsistance dans les pays qu’ils parcourent »; mais, dit un témoin impartial #, « les généraux n’avaient ni le temps ni les moyens dé se procurer régulièrement de quoi nourrir une si nombreuse armée. C'était donc autoriser le pillage, et les pays que nous parcourions Péprouvèrent cruellement. » Après la fin de la campagne, l'Empereur laissa l’armée en Allemagne : € On vivait aux frais de ses hôtes et à peu près à discrétion... », et on devine les exigences des Français quand on connaît € leur

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