‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 75 sur 471 · CONDAMNATION JURIDIQUE DU PILLAGE · texte numérisé non relu

CONDAMNATION JURIDIQUE DU PILLAGE

avidité, leur gourmandise, leur dédain des étrangers. On remplaça (?) les prestations en nature par des prestations en argent, ce qui n’empêcha pas de relever les premières. » On fit même des banquets, des voyages aux frais du pays. S'il survenait une discussion, le soldat avait toujours raison... Les femmes seules savaient adoucir tant de rigueur, ajoute le due, par euphémisme : € dans chaque logement il y avait une intrigue galante. » Dans la campagne de 1806, il estime que « le pillage était inévitable avec des soldats fiers de leur victoire et affamés. » Après Eylau, on comptait 60,000 absents, presque tous maraudeurs‘!. Pendant la campagne de Russie, pillages continuels ?.

Parfois, dans ces campagnes, la faim excusait les soldats. Nous avons connu, depuis cette époque. des faits plus odieux et ceuxei sans excuse. La destruction de cette merveille qu'était le Palais d’été en Chine a soulevé des protestations indignées. € La Victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît, écrivait V. Hugo au capitaine Butler le 25 novembre 1861. Grand exploit, bonne aubaine. Les vainqueurs ont empli leurs poches... Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, Fautre PAngleterre. »

Si de tels faits, choquent les sentiments les plus élémentaires d’honnèêteté, quand ils émanent d'hommes de guerre, que penser des théoriciens qui s’efforcent de justifier le pillage, sinon comme but, ce que personne n’admet plus, du moins comme moyen où comme effet de la guerre? Cicéron, Grotius admettaient un jus prædarum. Vattel et, plus récemment, Klüber * en autorisent l'exercice. Heffter fonde ce prétendu droit sur l’idée que €les armées ennemies sont réputées abandonner aux chances de la guerre tout ce qu’elles portent avec elles lors de leurs rencontres, et cela constitue un encouragement aux soldats. » Il est heureux qu'aujourd'hui la presque unanimité des juristes se prononcent

2, Ib., p. 239, 247, 264, 361, 356...

3. Vattel, 1. III, ch. 1x, $ 164 s. Pinheiro-Ferreira, note sur le $ 164, proteste. __ Klüber, Dr. des gens mod., t. IT, $ 253. — A. Morin, Les lois relal., à lORGEMTETS p.438 s., proteste, mais admet le butin en ce qui concerne le matériel de guerre. — Cf, Bluntschli, règle 659.

contre le pillage, même ordonné et réglé !. Qu'est-ce autre chose en effet que le volet le brigandage? Le but n’en diffère, non plus que les moyens. Le caractère collectif et lPaccomplissement de quelques formalités suffiraient-ils à légitimer un acte semblable ? La même condamnation s'applique même à des procédés légèrement différents et perfectionnés, qui s’introduisent dans la coutume internationale après emploi des monnaies, sous forme de tribut, prélevé en une fois ou permanent (le tribut en nature étant peu pratique et peu répandu.) Ils ont le même vice fondamental, de correspondre à une exploitation unilatérale, car le plus souvent celui qui opère le prélèvement ne fournit en retour. au spolié ou au tributaire, aucun service de sécurité ou de protection, ou bien un service disproportionné avec le prix exigé.

Ce caractère immoral ne touche pas les hommes d'Etat, habitués aux calculs intéressés, ni les sociologues amoralistes : il faut leur montrer que la pratique possède un caractère anti-économique, anti-social. Comme ils ne critiquent pas les buts poursuivis, les besoins à satisfaire, qu’ils supposent utiles et légitimes, ce caractère ne peut donc résulter à leurs yeux que de la nature du moyen ou de son défaut relatif d'adaptation au but. La guerre répond ainsi souvent à des besoins réels, respectables, mais qui pourraient être satisfaits pacifiquement. En particulier il existe des procédés mieux adaptés que le pillage aux buts qu’il poursuit : il est, d’une manière très générale, plus avantageux et plus commode, moins onéreux et moins risqué, de produire soi-même l’objet désiré ou de l’obtenir d'autrui en échange d’une production ou d’un service personnels ?.

Pourquoi le primitif n’y a-t-il pas recours? Ou bien il ne conçoit pas du tout le moyen mieux adapté, ou bien celui-ci ne lui paraît pas tel. Dans le premier cas, il se passe en lui, à Pétat normal, mais à un degré moindre, ce qui arrive au kleptomane à l’état pathologique : forte impulsion, absence ou faiblesse de Pinhibition. Il voit un objet qu’il désire; son désir impulsif le pousse à s’en saisir, sans que son moi, rudimentaire. lui oppose de contre-mobiles, tels que la crainte d’une réaction, d’un incon-

1. Proudhon, qui voit dans le paupérisme la seule cause de la guerre, et dans le pillage ou la levée de tributs son seul but, conclut, de ce que la pudeur de l’homme civilisé les lui interdit, à l’absurdité de la guerre, devenue sans objet (La g., t. IT, p. 279). — Ce fait ne la rendrait pas impossible ; de plus, il reste bien d’autres mobiles.

2, L’homme qui vit sous le régime de l’échange n’a rien à envier comme bienêtre, prospérité, sécurité, au membre des tribus pillardes.

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