‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 80 sur 471 · VOL, DON, ÉCHANGE · texte numérisé non relu

VOL, DON, ÉCHANGE

tre, à la façon dont les consommations offertes au café par l’un appellent les consommations offertes par l’autre. (Qu’on nous pardonne cet exemple trivial; il est significatif : l’obligation est sentie plus vivement chez Phomme vulgaire, qui fait une question de dignité personnelle de répondre immédiatement de même). On en vint à attendre ce cadeau en retour, et même on en fit le mobile déterminant, la cause (au sens juridique) et la condition de sa propre prestation : on eut, dès lors, en son absence, le sentiment d’une violation de droit de la part du gratifié, et le rapport de réciprocité devint, de tacite et non impératif qu’il était, formel et obligatoire. L’échange était né. Il se multiplia, sous des formes diverses, à mesure que la téléologie s’étendit à de nouvelles activités, — De l’eætorsion, on est passé à l’échange, par un processus inverse. Avait-on pris à autrui un objet ? Il se vengeait ou prenait au dérobateur un objet semblable ou même davantage en retour. On en vint àconcevoir la nécessité de lui donner volontairement une prestation en échange. On avait même avantage à le faire, puisqu'on évitait le risque d’être obligé de lui en donner le € double », le triple peut-être, ou de subir une grave lésion. € L’échange antique ne serait que le pillage réciproque mitigé t. »

4. A. Loria, tb., p. 286; Sieber, Essai sur la civil. écon. primit., St-Pétershb., 1883, p. 371. — Holtzendorff, Intr. au dr. des gens, p. 197 : Dans les temps primitifs, il n’y avait guère de distinction précise entre le commerce et la piraterie. — Gœthe (Faust, n, 5) : Krieg, Handel u. Piraterie, Dreieinig sind nicht zu lrennen (guerre, commerce et piraterie forment une trinité inséparable). — Jähns, Ueber Krieg, p. 71 : Beule (part de butin) a le même sens que dividende ; en néerlandais buit, en altnorddeutsch byti, signifient en même temps butin et échange. L’usage des échanges de prisonniers et des rançons aurait favorisé le passage de l'expédition de pillage au commerce. — L’échange primitif s'accomplit souvent les armes à la main ; mainte de ses formalités rappelle la revendication violente qui suivrait une dérobation. — Benj. de Constant, De l’esprit de conquête, p. T (cité sans référence et inexactement par Dumesnil, La q., p. 145 : la guerre est un moyen de s'approprier ce dont on a besoin par la force : un vol) : «La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’arriver au même but : posséder ce que l’on désire, Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession, une tentative pour obtenir de gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence, Un homme qui serait toujours le plus fort (ou croirait l’ètre, ou serait impulsif, ou ne comprendrait pas la comparaison) n’aurait jamais l’idée du commerce Cest l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi dé sa force contre la force d'autrui est exposée à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l'intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt. — La guerre est donc antérieure au commerce. L’une est l’impulsion sauvage, l’autre le calcul civilisé. Plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s’affaiblir. Le but unique des nations modernes, c’est le repos et l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie, La querre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus ni aux individus, ni aux nations des bénéfices qui

Ainsi s'expliquent, grâce à la psychologie individuelle, la naissance et le développement du phénomène capital de l'échange et de la coopération, par le passage d’un acte impulsif à un acte téléologique. Nous ne réfuterons pas longuement les autres théories émises à ce sujet. Celle d'Adam Smith et du D' Whately, qui voient l’origine de l'échange, dans une inclination naturelle, un penchant inné, un instinct de lhomme n’est plus à critiquer, parce que tout le monde la considère comme inexacte ?. Celles qui ne sont pas inexactes ont le tort d’être incomplètes et exclusives. Spencer tient pour les présents ?. M. Loria, pour le pillage, car il croit que les recherches récentes qui prouvent cette seconde origine € contredisent » la première. Elles se complètent plutôt. Leur fusion est rendue possible par la recherche de l’antécédent psychologique commun, que négligent ces auteurs : le jeu, le don, le vol, le militarisme sont dus à l’impulsion directe ; le travail, échange, l’industrialisme à la réflexion. Celle-ci ayant pu s’appliquer à certains domaines avant d’autres, le défaut de parallélisme dans le développement de ces diverses formes se trouve expliquée. Les formes impulsives peuvent subsister par routine, par atavisme, par erreur.

I s’agit donc dans les relations entre hommes et entre groupes (cela dépasse de beaucoup le champ du pillage) de remplacer le vol, l’exploitation unilatérale et violente qui renforce les antagonismes, par le travail, l'échange, la coopération avec r'éciprocité de services qui tempère lirréductible opposition des intérèts et des désirs (sans le supprimer, car si on n’a plus à débattre l’existence de la contre-prestation, on débat encore sa quotité.) La guerre, le procédé violent, qui suppléait à la production personnelle et au commerce, peut donc être avantageusement remplacé par eux. Nous n'avons d’ailleurs pas seulement un intérêt, mais une obligation morale et juridique à offrir une satisfaction, un service, en retour de ceux que nous demandons à autrui, au lieu de les lui arracher violemment et sans réci-

égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne rapporte, »

1, Smith, Richesse des Nations, 1. 1, ch. 2. — Réfut.: K. Bücher, &b., p. 48...

2. Instit. profession, el industr., 2e p., ch. 1; Soc., 4° p., ch. 1v, t. IL, p. 111-144. Il est forcé d'abandonner ici son explication habituelle, car on ne voit pas de rapports directs entre le passage du don et du vol à l’échange, avec le passage du militarisme à l’industrialisme,

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