ANTIQUITÉ ET FRÉQUENGE DES GUERRES DE CONQUÈTE
grande variété. Quoique non primitives, à raison du développement psychologique qu’elles exigent, elles n’en sont pas moins anciennes ! et fréquentes. Un simple coup d’œil historique le fera ressortir ?,
Les légendes antiques représentent les fondations de cités et d’empires comme lPœuvre d’ancêtres émigrant de contrées lointaines et mystérieuses (à Babylone, le monstre marin Oan). Babyloniens, Mèdes, Perses se combattirent réciproquement. L’Egypte, d’abord conquérante, fut ensuite conquise. Dans l'Inde les dissensions entre Aryas et Dasious provinrent de la conquête. La Chine subit les invasions de nomades venus de l’ouest. Les Grecs se sont battus entre eux. Alexandre à parcouru PAsie-Mineure, la Syrie, l'Egypte, la Perse, l’Inde. Mais le peuple conquérant par excellence, quisystématisa la conquête, fut le peuple romain : fondée par la violence, Rome s’organisa pour la guerre et vécut par elle; elle la fit par calcul, à la façon dont le paysan s'efforce d’arrondir son domaine ; elle finit même par en faire une sorte de mission : € Tu regere imperio populos, Romane, memento. » Une ruée de peuples, Huns, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales... inonda les débris de son empire. L’empire d'Occident, ressuscité, s’élança contre les Saxons, les Lombards, Espagne ; il entra en lutte contre la papauté. L'Eglise, en vain, tenta d’imposer la paix de Dieu : elle ne réussit qu’à détourner contre l’0rient la fureur guerrière de l’Europe anarchique. Les Infidèles, en vain combattus chez eux, prirent Constantinople et se répandirent vers le Danube et en Afrique. Les combats de Guillaume le Conquérant, de Gengis-Khan, de Tamerlan n’avaient été que des épisodes ; après la ruine des deux grands pouvoirs, impérial et papal, la constitution et le développement des nations, par incorporations violentes, deviennent une source permanente de conflits sanglants. Pendant de longs siècles, jusqu’à nos jours, l'Europe se déchire elle-même, chaque fraction s’efforce de s’agrandir aux dépens des voisines, sous des prétextes de droits de succession, d'équilibre politique... La colonisation ajouta à ces luttes intestines de nombreuses expéditions extérieures : des Es-
mettre le vaincu à sa religion. » Pourquoi ne pas y faire rentrer la guerre de Troie, faite pour la « conquète » d'Hélène ? À ce prix, toutes les guerres auraient pour objet une conquête quelconque.
1. Koudour-Nakounta, roi de Suse vers 2300 av. J.-G., conquit la Ghaldée; en Egypte, Thutmophis III aurait, d’après une inscription hiéroglyphique, dompté toute la terre, et Séthos I, Rhamsès II.. porté victorieusement leurs armes à l’extérieur.
2, Pradier-Fodéré, p. 564 s; E, Lavisse, Vue gén. de l’hist. pol. de l’Europe.
pagnols en Amérique, des Anglais dans l’Inde. La Révolution, puis l’Empire parcoururent lPEurope, victorieux. Les guerres qui eurent lieu dans le reste du siècle, si elles n’ont pas eu la conquête pour but avoué, se sont du moins terminées, en règle générale, par des annexions. — On voit quelle place importante oceupent les conquêtes dans l’histoire des guerres et dans celle de l'humanité entière, ‘ et on devine quelle variété de formes et de conséquences entraîne la grande diversité des buts, si même il y à but.
Les plus anciennes, les plus anonymes, les migrations, ont des mobiles obscurs, parce que leurs chefs, lorsqu'elles en eurent, ne prirent pas soin de les consigner. La Providence, suivant les uns, la nature, suivant les autres, auraient doué les peuples d’une force interne d'expansion qui les inciterait constamment à s'étendre et à se propager au loin. L’accroissement de la population et l’insuffisance du territoire originaire auraient été, prétend-on, secondés, par une cause psychique, — impulsion aux voyages (Trieb des Wanderns), curiosité du lointain et de linconnu, désir des aventures non satisfait par une vie monotone et uniforme *. En tous cas, les causes de ces événements sont originales, collectives et leur donnent une forme spéciale, populaire, éloignée du type calculé : ce sont de vrais exodes de peuples. Les masses suivaient les guerriers de la tribu et le courant entrainait parfois les groupes vaincus, qui grossissaient le flot humain envahisseur. Ces mouvements de troupes mêlées et peu ordonnées se retrouvent dans les conquêtes opérées par plusieurs races assez avancées de lantiquité et notamment persanes, au moyen de migrations plutôt que de véritables guerres ?, et aussi dans les Invasions, qui, de même, conservèrent une parenté avec les expéditions de pillage et se firent en masses énormes #.
1. Les guerres de conquête ne sont cependant pas toutes les guerres, ni toute l’histoire, comme on se l’est figuré. À côté des remaniements territoriaux, les temps passés révèlent des faits au moins aussi intéressants. D’autre part, il n’est pas exact de dire : « L’objet de la guerre est la victoire, celui de la victoire, la conquête » (Montesquieu, Esprit des lois, 1. I, ch. 3; Pradier-Fodéré, t. VI, p. 561), si on entend par là une conquête vraie, c’est-à-dire définitive, selon le langage scientifique qui réserve ce mot au cas où le territoire reste aux mains du vainqueur après la guerre (Calvo, €. IV, p. 3$5). Ce serait vrai tout au plus de la conquête provisoire, envisagée comme moyen et plus strictement appelée occupation.
2. Laurent, Hist. de l’hum. L. 1, p. 23, 430 ; Gumplowicz, Raçe u. Staat, p. 40.
3. Ninus, vers 2000 av. J.-C., fit une campagne avec, dit-on, 4 million 1/2 de fantassins et 1/2 million de cavaliers. Xerxès avait au moins 1/2 million de compagnons.
4. F, von Holtzendorff, Érob., p. 41. — Attila aurait eu près de 700.000 hommes, et Gengiskan plus de 5 millions (9) — De l’analogie de forme, faut-il conclure à