‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 95 sur 471 · MOBILES DIVERS DE LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

MOBILES DIVERS DE LA CONQUÊTE

Les conquêtes véritables ont encore une plus grande complexité de mobiles. Parmi les buts économiques, les uns semblent s’ImMposer impérieusement comme une nécessité vitale, d’autres émanent d’un simple désir de spéculation. Certaines guerres de développement, d'expansion, rentrent dans la première catégorie : il s’agit, pour un Etat entouré de terres où possédant un littoral insuffisant, de chercher un prolongement vers la mer, une issue afin d'acquérir la possibilité de relations sûres avec le reste du monde ; où bien, pour un Etat découpé, de posséder un territoire compact afin d'assurer la commodité et l'indépendance des relations entre ses membres. La surpopulation est rangée, par les auteurs, soit dans l’une, soit dans l’autre catégorie, L'école malthusienne tient pour une véritable exubérance de la population, une disproportion entre son chiffre et les moyens de production; l’école du matérialisme historique attribue la plupart des conquêtes à un accroissement du nombre des travailleurs improductifs qui participent au revenu capitaliste, c’est-à-dire à une diminution de la part de chacun, ce qui les pousse à parfaire leur fortune aux dépens de Pétranger ‘. Rien n’empêche d'admettre concurremment lPefficacité de ces deux causes, soit dans des guerres différentes, soit dans une même guerre. — En l’absence de ces influences, ou à côté d’elles, peuvent s’exercer celle de l’incompréhension, de laversion du travail, de la paresse mêlée au désir parasitique, ou encore celle du calcul intéressé de cer- Laines classes, et spécialement de la classe commerciale dans le dessein d'ouvrir des débouchés à ses produits (Phénicie, Chine...)

Ces diverses causes sont communes aux monarchies et aux républiques. Les causes politiques et psychologiques sont plus ré-

celle du mobile entre migrations et {nvasions ? L’opinion courante attribue ces dernières à une pesée des peuples asiatiques » poussés par la surpopulation. Novicow (Avenir de la race bl., p. 150) objecte que le chiffre de la population était moindre qu’aujourd’hui [mais par rapport à la production ?] et que la marche eut lieu de l’est au sud et à l’ouest, c’est-à-dire des pays pauvres aux riches (sens des expéditions de pillage) et non de l’ouest à l’est, des pays plus peuplés aux moins peuplés, sens de la colonisation au moyen-àâge (Drang nach Osten). — En réalité, les deux forces, projective et attractive, ont pu coopérer, — la première l’emportant peut-être chez des peuples peu calculateurs et mal renseignés sur le pays où ils allaient.

4. A. Loria, Les bases écon., p. 297 s. — Turner (Hist. of the Anglo-Saxons, 1820, De 418) développe, dit-il, admirablement ce point. — Il ajoute le désir, de la part d’une classe de revenus, assujettie dans son pays, de fondre celui-ci avec.un autre où la classe similaire possède le pouvoir, — escomptant participer à cette prééminence : ainsi, en 1848, les capitalistes autrichiens opprimés par les propriétaires fonciers demandèrent au roi de Prusse de conquérir l’Autriche, espérant partager, dans le nouvel Etat, la prépondérance qu’exercaient en Prusse les capitalistes sur les propriétaires fonciers (?)

pandues dans les monarchies, mais il est peut-être plus difficile de déraciner ce qui nous en reste ; car, si les causes économiques impliquent le calcul, la possibilité de substituer un autre moyen à la même fin, — celles-ci, au contraire, sont en grande partie objet direct de désir. Alors même qu’on saurait ne pas devoir tirer profit d’une victoire, on espère en retirer gloireet puissance, et cela suffit à déchainer les violences. À plus forte raison en est-il de même lorsque les deux ordres de mobiles ÿ concourent, comme cela a lieu chez les souverains.

Tout les pousse vers la conquête. D’abord leur intérèt. Ils y courent peu de risques et en retirent un accroissement de leurs revenus ou de leur liste civile; ils en font une satisfaction donnée à l’armée pour appuyer sur elle leur domination intérieure, et ils y puisent des raisons pour justifier son maintien où son augmentation. Ensuite leurs désirs, même non directement intéressés. Volontaires, capricieux, fanfarons, ils n’entendent pas souffrir la moindre contradiction, surtout de la part de étranger. Leur point d'honneur, facilement engagé, engage, à leurs yeux, celui de la nation, et leur amour de la gloire ne recule pas devant la mort d'autrui. Les rois ont fait des guerres par simple esprit de domination : pour augmenter leur puissance en agrandissant leur territoire, ou en obtenant des alliances, ou tout au moins pour abaisser leur rivaux !. Les rêves de domination universelle se sont inspirés beaucoup plus de ces désirs de grandeur politique ou militaire que de considérations spéculatives et humanitaires. En fondant P Corbis romanus », Rome n’était nullement désintéressée; Alexandre, Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon ne furent ni les apôtres ni les champions de la pacification générale ?.

Pour tous ces motifs, la conquête fut la principale occupation des princes. Ils la firent pour les mobiles Les plus futiles, éprou-

1, Les ravageurs de provinces, appelés conquérants étaient poussés par la seule gloire du commandement (Bossuet). — On a classé les guerres de l’ancien régime en deux catégories : guerres communes, en vue de l’acquisition des frontières naturelles, et guerres de magnificence, aux dépens des principautés morcelées de l’Allemagne et de l’Italie, — proie facile pour les maisons de Bourbon et de Habsbourg, mais dont le partage suscita entre elles une longue rivalité. — Les compétitions pour lhégémonie ont mis aux prises Athènes et Sparte, Guelfes et Gibelins, Prusse et Autriche...

2. Plutarque prête à Alexandre le désir de « réunir les hommes dans une grande unité, réalisant la concorde et l’harmonie universelle ». — Laurent, 6b., t. X, p. 8, 19, 295 : La monarchie universelle est une idée catholique : si l’unité religieuse est l’idéal de l’humanité, il doit en être de même de l’unité politique.

P. 14 : c’est un legs du monde ancien. — Charles-Quint avait pris pour devise les cinq voyelles : Awstriacorum Esl Imperare Orbi Universo.

Page 1