PRÉTEXTES DE LA CONQUÊTE
vant d'autant moins de scrupules à incorporer de nouvelles provinces à leur empire pour les en disjoindre ensuite, qu’ils considéraient le territoire national comme leur patrimoine. Is se distribuaient les provinces Ccommeils auraient coupé un fromage de Hollande ». Ils brouillaient les cartes pour les redistribuer. À force de chercher à s’agrandir, de manière quelquefois profitable, sinon légitime, on en arriva à croire que l'étendue géographique est forcément un élément de supériorité, de puissance, de bonheur pour une nation. On finit par pratiquer la conquête pour elle-même, par routine sans avoir une conscience bien nette d’un but à atteindre ‘. Elle tourna à la manie ?. Elle fit donner aux princes des noms tels que : Belliqueux (Alphonse I") ; Expugnateur (Jacques [°', roi d'Aragon); Fort (Sanchez, roi de Navarre); Grand (Alphonse IT, Ferdinand IV, Pierre III, roi d'Aragon. Adde : Charlemagne, Louis XIV, Frédéric, Pierre...) ; Vraiment grand (Charles V) *, Hardi, Téméraire, ete.
Peu soucieux de la réprobation particulière que méritent les guerres dépourvues de causes impérieuses, ils ne s’embarrassalent pas toujours de fallacieux prétextes : ils prenaient en vertu du droit du plus fort et pour la gloire de leurs armes. Le peuple demandait-il par hasard quelque raison? Il devait lui suffire que le fait plaise au roi; si cela n’était pas à sa propre convenance, on lui faisait bien voir qu’on s’en souciait peu. Invoquait-on des prétextes ? On ne se mettait pas en frais de vraisemblance : c’était une sorte de monnaie fiduciaire dont la valeur nominale ne trompait que les esprits naïfs ou peu exigeants. Ceux même qui faisaient fond sur l’idée d’une mission bienfai-
4. « Abaisser la maison d’Autriche, cela fut d’abord une nécessité; cela devint ensuite un mot d’ordre machinalement transmis (Lavisse, p. 146).
2. F. Passy, L'utopie de la paix, p. 21 : folie des kilomètres carrés. Novicow (La fédér. de l’Eur., p. 152, etc.) voit dans l’« idolàtrie des kilomètres carrés », une vraie maladie mentale, un mono-idéisme, qu’il baptise kilométrile. Tout au moins est-ce devenu une de ces habitudes invétérées qui persistent après la disparition de leur raison d’être, une routine. Au milieu de l’insécurité internationale ancienne, le nombre des habitants était chose capitale et l’on ne concevait guère d’autre procédé pour l’accroître que l’extension des frontières. Dans un état moins désordonné, l’accroissement de la population n’est pas indifférent pour l’avenir de la race et de ses qualités, mais le meilleur moyen d'atteindre ce but ne consiste pas dans la conquête : l’adjonction artificielle d’étrangers, qu’on n’0se plus exterminer pour prendre leur place, fournirait de piètres défenseurs et donnerait.naissance à des sangs-mêlés,
3. Patricius Armacanus, Le Mars françois ou la guerre de France, 1631, p. 108. Il appelle, d’un trop joli nom, les rois : Picoreurs de roiaumes (p. 6). « Ils se resjouissent des guerres de leurs confédérés, ils les fomentent, affin de mieux pescher en eau trouble et profiter des dépoüilles d'autrui » (p. 235), quoique ce ne
soit « pas le propre d’un homme de bien de se resjouir de l’estendue de son Empire. » (St Augustin, De civit., c. 55.)
sante à remplir, ne la prenaient pas au sérieux : € Dieu ne parle plus aux princes par des prophètes et par des songes, disait en 1654 l'ambassadeur suédois Schlippenbach à Pélecteur de Brandebourg ; mais il y a vocation divine partout où se présente une occasion favorable d'attaquer un voisin et d'étendre ses propres frontières. » Frédéric Il avouait qu’ Con trouve toujours des raisons ». Les flatteurs de la monarchie ne se firent jamais faute d'en fournir, notamment sous la forme de théories historiques plus ou moins extravagantes (supra). Les princes, en personne, invoquaient la nécessité de rétablir dans son intégrité lhéritage de leurs pères: les rois de France, jusqu’à Richelieu et à Louis XIV, revendiquèrent comme domaine légal celui de Charlemagne ; les grands ducs de Moscou, celui de Rurik, y compris la Lithuanie et la Petite-Russie.. Souvent les guerres communes ne différaient des guerres de magnificence que par le prétexte de Punification nationale : elles s’inspiraient, au fond, de la même ambition. Richelieu visait à Crendre à la France ses frontières naturelles. garantie du principe de nationalité !. » Le mot semble déjà étrange pour légitimer l’abaissement des voisins de la France et la réalisation d’un plan systématique d’agrandissements : dans la bouche de Napoléon, 11 devient une dérision.
Dans d’autres guerres de l’ancien régime, les intérêts purement politiques qu’elles faisaient prévaloir furent dissimulés sous le masque de règles du droit public intérieur ou de droit privé ?. La guerre de dévolution déclarée par Louis XIV à lEspagne en 1667, avait par exemple, pour prétexte de réclamer au nom de Marie-Thérèse, son épouse, une partie des Pays-Bas espagnols, en s'appuyant sur le droit de dévolution, en usage dans les Provinces-Unies ?. Dans la même catégorie rentrent les guerres dites de succession, depuis celle de Juliers jusqu’à celles d’Espagne et d'Autriche. Issues de querelles de princes, elles eurent lieu sans communion avec Pintérèt des sujets du conquérant et au mépris du droit des populations revendiquées.
4. Laurent (ib., &. X, p. 264, 270) croit que l’occupation de l’Alsace et le projet de partage des Pays-Bas s'expliquent par ce désir, — « Prendre Metz, Strasbourg, la Franche-Comté, la Navarre, mais sans brusquer les choses et avec discrétion », disait Kkichelieu (Mémoires, t. VIT, p. 274). Suite fatale de la précédente, la politique de Louis XIV fut incontestablement conquérante (Sismondi, Hist. des Fr., t. XIV, p. 47).
2. Pradier-Fodéré, 4b., p. 863. Il les appelle : guerres politiques.
3. D’après ce droit, « les immeubles apportés en mariage par l’un des époux devaient devenir la propriété des enfants du premier lit, lorsque le père ou la
mère avaient contracté un second mariage. » Marie-Thérèse était née du premier lit de Philippe IV, et Charles If, successeur de ce prince, du second.