PRÉTEXTES DE LA CONQUÊTE
Aussi furent-elles rarement entreprises par des Etats libres. (Exception : la vieille guerre de Zurich pour la succession de Toggenburg).
Monarchies et républiques s’accordèrent au contraire jusqu’à nos Jours pour dissimuler leur esprit de conquête sous des prétextes d'équilibre politique ou de prétendus systèmes inventés par les diplomates. Chacun entendait plutôt rompre léquilibre à son profit que létablir réellement. Quant aux systèmes des € intérêts essentiels », dynastiques ou nationaux, ils étaient inexistants. Les profanes n’en pouvaient rien connaître, et pour cause : les diplomates eussent été bien embarrassés s’il leur eût fallu exposer ces projets à longue vue qui leur inspiraient des entreprises contradictoires et une conduite inconséquente. On abandonnait le lendemain ce qu’on avait réclamé la veille au prix du sang, comme un objet indispensable. En 1768, la cour d'Autriche fit savoir à Berlin qu’elle avait à tout jamais renoncé à la Silésie, pour laquelle Marie-Thérèse avait, peu auparavant fait périr 140000 Autrichiens et près d’un demi million d’hommes au total. En France, sous l’ancien régime et sous l’Empire, le chaos politique n’est pas moindre. Napoléon [°° et Alexandre se déclarent amis à Erfurt : on sait ce qu’il advint de cette amitié.. Sous Napoléon II, € la contradiction va jusqu’à la démence : on veut faire l’Italie sans défaire le pouvoir temporel du pape ; on élève la Prusse pour la combattre ensuite. » La politique anglaise, quoique non absolutiste, ne fut pas plus cohérente. € Cest faire peut-être un trop grand honneur aux diplomates de lancien régime que de leur supposer un but concret en commençant une guerre i, »
Leurs problèmes, lorsqu'ils en agitent, € se réduisent à des questions de rapacité mutuelle ». La question d'Orient n’a pas d’autre cause. La Russie, € vouée par ses czars au seul progrès territorial » n’a plus voulu sortir des Balkans, du jour où elle y eut mis le pied. Elle vise Constantinople. La résistance qu’elle rencontre de la part de l'Angleterre n’est qu’ (une convoitise opposée à l’autre » : PAnglais a mis la main sur Chypre et sur PEgypte. L’Autriche s’est taillée une part en Bosnie *.
Accomplit-on encore aujourd’hui quelque conquête ? On la décore du nom d’anneæion et une sorte de pudeur fait invoquer,
4. Novicow, Les luttes entre sociétés humaines, p. 6515, 656 s. 2. F. Nolte, L’Eur. dipl. et mil. au XIXe s., t. IV, p. 581 s. Il redoute, entre ces pays, une guerre qui s’étendrait aussitôt à toute l’Europe.
pour lPexcuser, la nécessité ! ou l’obligation de prendre des garanties contre des agressions éventuelles. Les Etats-Unis en enlevant au Mexique une fraction de territoire, lPAngleterre en prenant Delhi et une partie de la Birmanie et le Transvaal. la Russie en envahissant le bassin du Syr-Daria et le Turkestan, ont obéi à une pensée d’agrandissement, mais prétexté des violations de droits subies par leurs nationaux et parfois sérieuses. ou des griefs analogues ?. La Prusse, à la suite de la guerre de 1864, s’est emparée par la force du Hanovre, du Sleswig-Holstemn et de la Hesse au mépris de toute justice et sans nécessité Ÿ, mais en invoquant € le vœu ardent de toute PAllemagne d’imposer un frein à l'oppression et à l’humiliation exercées par le petit voisin du Nord! #» (sic). En 1871, elle a profité de la fortune de ses armes pour exiger la cession de lPAlsace et de la Lorraine en vertu de l'identité des origines ethniques et de la nécessité, pour sa défense, de posséder un boulevard en avant du Rhin. — Bref, au lieu de se vanter et de se glorifier des conquêtes, on les cache comme des faits honteux. Est-ce un progrès? Il y a Pexemple en moins ? Mais il y a l’exemple de Phypocrisie en plus. La pudeur qu’on affiche contient toutefois le signe d’une condamnation morale implicite et ce résultat théorique n’est pas indifférent.
Les procédés d'exécution et le sort des vaincus varient suivant la part d’impulsion et les buts poursuivis. Les conquêtes ne se font pas, comme les migrations, en masse — guerriers, population non combattante et bétail mêlés —, mais par des troupes plus ou moins régulières — armées mercenaires ou nationales. Les conséquences sont également loin d’être uniformes. S’il s’agissait d’un trop plein de population, si on convoitait surtout un territoire, on cherchait plus ou moins systématiquement à faire disparaître les autochtones; au besoin, on les exterminait ; lorsqu’on le pouvait, on les faisait émigrer et on s’installait à leur place *. Lorsqu'on visait seulement à agrandir le domaine ou à üurer de l'exploitation de voisins faibles un profit pour une caste
1. Laveleye, Causes de g., p. 16 s; Le gouv., t, I, p. 48 s. — Pradier, t. VI, p. 561.
2. Ripley, War with Mexico, t. 1; Galvo, t. IV, p. 22; Halleck en convient.
3. Lord Russel, chef du cabinet anglais, en réponse à la note de M. de Bismarck au sujet de cette guerre (Ann. Register, C 6, 231; Pradier, p. 576; Calvo, p. 29.)
4. Gl von Boguslawski, Der Krieg in s. Bedeut. für Staat u. Volk, p. 64.
5. L’effacement des indigènes devant les colons est un vestige atténué des guerres de destruction (Zerstür ungskriege), dit Holtzendorff (Erob., p. 9). — Vestiges de l’expulsion : en 178%, les Iroquois durent quitter la Pensylvanie; en 1836. les Chérokis et les Sémino furent transplantés de la Géorgie et de l’Alabama au delà du Mississipi. (Novicow, ib., p. 73.)