FORMES DE LA CONQUÊTE
ou une dynastie, le vaincu conservait la vie, mais perdait la hiberté dans une mesure plus où moins grande, Tantôt il était réduit à une servitude complète ; tantôt on lui laissait ses biens, sa terre, à charge pour lui de les faire fruetifier et de donner tout ou partie du produit aux dirigeants, qui se réservaient le métier des armes ; tantôt encore on lui imposait des redevances, des tributs, des impôts, sans omettre les richesses accumulées sur lesquelles on faisait main basse ‘; tantôt enfin, lorsque l'affaire était de domination plus que d’enrichissement, le vainqueur se contentait exercer lPautorité politique, si mieux il n’aimait mettre lui-même en valeur les moyens de production du pays conquis. Ici, vainqueurs et vaincus restaient chacun sur leur territoire ; là, ils se superposaient ; ailleurs, ils vivaient côte à côte ; parfois, ils fusionnaient,
Des {enur'es et des rapports divers de classes et de castes sont sortis de cette covivance : on en rencontre dans l’histoire les formes les plus variées, depuis le servage ou la spoliation pure et simple, jusqu’à l’imposition de services, de prestations en nature puis en argent, er échange de la protection du maître. A Rome, l’exploitation des vaincus fut systématique et rigoureuse : outre le produit de la vente des prisonniers, l'administration des provinces par les proconsuls laissait un reliquat, envoyé à la Ville. (Après la guerre de Macédoine, les bénéfices exonérèrent d'impôts les citoyens.) Les terres devenaient propriété de PEtat, les unes étant laissées aux anciens propriétaires, d’autres vendues ou distribuées aux citoyens, d’autres affermées moyennant un paiement de redevances. Le type des conquêtes spoliatrices reste celle de PAngleterre par les Normands (1066). Après la soumission, on s’enquit des noms de tous les Anglais morts en combattant, ou survivants, où ayant été involontairement empèchés de se rendre sous les drapeaux : on saisit tous leurs biens, sous prétexte qu'ils avaient combattu ou avaient eu FPintention de combattre. Guillaume se réserva pour sa part, outre 1400 fiefs, tout le trésor des anciens rois, l’orfèvrerie des églises et les marchandises précieuses des commerçants ; 11 en envoya une portion au pape Alexandre et aux églises d'outre-mer. Ses compagnons reçurent des domaines, des châteaux, des bourgades, des villes entières, ou de l’argent ; d’autres avaient stipulé d’a-
1. Les Mongols déclarérent que tous les revenus des paysans de l’Inde leur appartiendraient désormais; les Turcs imposèrent à l’Egypte un tribut permanent, etc...
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vance qu'on leur donnerait une femme saxonne. Ur seul, nommé Guilbert, ne voulut rien accepter, parce que Cle bien volé ne le tentait pas !. » — Dans les temps modernes, la dynastie ou FPEtat ‘conquérants se substituent seulement à la dynastie ou à PEtat ancieps, dans Padministration du pays, la perception des impôts et la levée des troupes. Ainsi firent Charles-Quint pour le duché de Milan; Louis XIV pour la Franche-Comté; l'Autriche pour Naples, Milan et la Belgique ; la Prusse pour la Silésie ; la Russie, VAutriche et la Prusse pour la Pologne; PAllemagne pour l'Alsace. Les conquêtes napoléoniennes furent strictement exploitées : l'empereur leva des contributions dont il fit des dotations pour ses grands dignitaires, il réserva un grand nombre de fonctions administratives à ses nationaux ?, — Aujourd’hui. la conquête fournit surtout un débouché pour fonctionnaires ?. On y respecte davantage, après les opérations, les droits de pro- “priété privée et même, théoriquement, la liberté ‘. Non seulement la condition initiale du vaincu est meilleure, mais encore elle s’adoucit avec le temps: lPassujetti reprend une certaine indépendance et arrive à se fondre avec son maître de la veille, plus facilement que sous le régime de Pesclavage.
Ainsi s'effectue et s’accentue un progrès réel relativement auæ formes antérieures de guerre. La conquête est préférable à l’esclavage. Les groupements conquis jouissent d’une condition moins dure que celle des esclaves. Leur vainqueur à intérêt, pour les faire produire davantage, à leur laisser une liberté de plus en plus grande. Il acquiert même la conviction qu’il a intérêt et obligation à rendre quelques services, notamment de protection, en échange de ceux qu’il exige : il sait que le vaineu se soumettra plus facilement dans cette attente, et se rebellera moins facilement si elle se réalise. Aujourd’hui, de même que échange s’est dégagé du pillage, la réciprocité des services triomphe presque complètement de l’ancienne exploitation unilatérale : en retour des impôts, le dominateur assure ladminis-
1. A. Thierry, Mist. de la conqg. de l’Angl., 4° &d., t, II, p. 21 s. — Cf. Edw. A. Freeman, The Hist. of the Norman Conquest of England : Its Causes a. its Resulls. — Les nobles dames furent adjugées en mariage forcé ou « pour amours » aux chevaliers improvisés qui s’appelaient Trousse-Bout, Œil-de-Bœuf, Guillaume le Charretier. (Letourneau, L’évol. pol., p. 521.)
2. Détails dans : Novicow, Les luttes entre sociétés, p. 85 s, 90.
3. « L'Inde paie près de 3000 fonctionnaires anglais : c’est presque le seul profit que l'Angleterre retire de sa dominatiôn. » (Novicow, &b., p. 94.)
4. L’Etat vainqueur «ne peut jamais s'emparer des droits privés (mais seulement du domaine souverain), ni enchaîner la liberté. » (Calvo, t. V, p. 361.)