CHAPITRE V
Kia balance des coiiipte<!i et les transports de monnaie ni6talli(|ue. — Le rôle des valeurs mobilières comme monnaie internationale.
Examinons donc comment et dans quelle mesure s'établit en réalité la première relation impliquée par la théorie, la relation entre la balance des comptes et les transports de monnaie métallique. La nature des faits et les moyens de les atteindre donnent à l'étude de ce premier cas un aspect particulier : en effet l'un des éléments de ce rapport ne peut être connu directement. Chacun sait que les statistiques qui fournissent, avec une exactitude d'ailleurs médiocre, le tableau de la balance commerciale sont loin de contenir tous les éléments de la balance des comptes (1). Un grand nombre d'en-
4 . Voici l'énumératlon classique de ses principaux éléments : Les marchandises. Les capitaux prêtés. L'intérêt de ces capi-
gagements provenant de services, d'exportations ou importations dites immatérielles, que la statistique ignore complètement, ont sur le bilan réel une influence notable, peut-être même parfois prépondérante. Le seul moyen d'atteindre la balance des comptes serait donc de connaître la somme de monnaie due à un moment déterminé par l'une des parties à l'autre. Mais il faudrait encore savoir si la somme due a été payée à la même époque, si la monnaie a été transportée — car c'est le transport de numéraire qui modifie le stock national et agit ainsi sur les prix — et si cette monnaie est bien la monnaie métallique. En effet c'est sur les propriétés de la monnaie métallique qu'est fondée la théorie. Si le métal intervenait toujours et s'il intervenait seul pour compenser les inégalités du bilan, ses mouvements exprimeraient les fluctuations delà balance : la relation entre ces deux termes serait directe et leurs variations proportionnelles. Si, au contraire, le numéraire métallique ne joue pas à chaque lois que la balance n'est pas à son point d'équilibre, on ne peut admettre de relation constante entre l'état de la balance
taux. Les soinmes dues pour les prêts. Les bénéfices des nationau.x servant à l'étranger. Les dépenses faites à l'étranger par les gouvernements ou les particuliers.
et les transports de métaux précieux. L'étude de cette relation se ramène donc à la question suivante : les transports de monnaie métallique interviennent-ils toujours dans le règlement des comptes internationaux? — L'analyse des divers procédés de règlement va répondre à cette question.
Le change. — Le mécanisme du change, sous sa forme la plus simple, a pour but et pour effet de compenser des valeurs égales et d'économiser le double transport, en sens inverse, de sommes de monnaie égales. Ainsi conçu, bien qu'il per- ' mette d'éviter des mouvements de métaux, il n'altère pas l'action attribuée par la théorie à ces mouvements : les sommes étant égales par hypothèse, le stock métallique des pays intéressés n'aurait été ni accru ni diminué par un transport effectif.
Mais en réalité la lettre de change est, dans le commerce international, non seulement un moyen de conqjensation, mais un instriinKMil de civdil. \\\\r permet nou seulement d'aniiulci' des créances réciproques pour un montant égal, mais d'éviter le règlement d'une différence en donnant au pays débiteni- le moyen d'attendre, pour effectuer le paiement, d'être créancier d'une somme égale. Ainsi, l'emploi de la lettre
— gode change supprime les petites oscillations que subit nécessairement à tout moment la balance des comptes, en étendant, selon les besoins des coéchangistes, la période durant laquelle s'opèrent les compensations. Il contribue donc à maintenir et à rendre plus apparent l'équilibre de la balance ; mais il faut observer ici que, si l'équilibre est atteint, ce n'est pas par l'action de la monnaie métallique, puisqu'elle n'est même pas transportée.
Le rôle de la lettre de change comme instrument de crédit s'est beaucoup développé au cours du xix« siècle, grâce à l'organisation et à la politique des grandes institutions de crédit. En effet, dans la seconde moitié du xix^ siècle, les établissements qui centralisent le crédit, notamment les banques nationales, ont adopté une politique tendant à éviter les transports de numéraire, coûteux en eux-mêmes et dangereux pour leur encaisse, par l'obtention d'une prolongation de crédit de la part des créanciers étrangers. Le moyen le plus usité est l'élévation du taux de l'escompte : l'escompte est en effet un intérêt perçu par le banquier, qui prête de l'argent en attendant que la traite arrive à son échéance ; la traite est donc pour lui un mode de placement. Par conséquent, si l'escompte est plus élevé dans un pays que dans l'autre, il y aura, pourvu
que le premier ail un crédit solide, tout avantage pour les banquiers étrangers à y laisser leurs traites jusqu'à échéance, au lieu de les y faire réescompter par la banque centrale (1) ; car, rentrés dans leurs fonds, ils n'en trouveraient pas chez eux un intérêt aussi élevé ; ils pourront même juger avantageux d'acheter des traites, réelles ou fictives, sur cette place, pour les conserver en portefeuille, et d'accorder des renouvellements. Ainsi l'échéance des créances sur cette place est reculée ; le moment où elle devra régler ses comptes est retardé jusqu'à l'époque où le courant des affaires l'aura rendue à son tour créancière de sommes égales sur l'étranger.
Cette détermination, opportune et générale, du laux de l'escompte sur un marché, est rendue possible par l'influence prépondérante des institutions centrales de crédit, telles que les banques de France ou d'Angleterre, ou les banques nationales. En effet, dans les époques où le marché monétaire se resserre, les banquiers escompteurs sont exposés à faire réescompter leurs traites par la banque d'émission : dès lors
i. L'induenco de l'escompte ne s'exerce directement que sur le f papier long », c'est-à-dire celui auquel il reste assez longtemps à courir pour que la différence d'intérêt soit appréciable.
il est dangereux pour eux d'escompter à un taux inférieure celui du réescompte. L'escompte peut donc être fixé, selon les besoins, par les grands établissements de crédit ; son taux peut être haussé, de manière à prolonger l'échéance des créances de l'étranger jusqu'à ce qu'un revirement se produise dans la balance des comptes. Ce n'est pas seulement en retardant, notamment par l'élévation du taux de l'escompte, l'échéance des créances, que le crédit accroît considérablement l'étendue des périodes pendant lesquelles peuvent s'opérer les compensations, et par conséquent la possibilité de les effectuer ; il se manifeste aussi par la reconnaissance de dettes fictives sous la forme d'effets tirés « à blanc » sur des banquiers étrangers qui autorisent les banquiers du pays débiteur à en faire usage en attendant qu'Usaient des créances réelles.
Tout ce mécanisme permet d'éviter, pour une grande partie, les transports de numéraire que nécessiterait le défautd'équilibre momentané dû au hasard des transactions ou à la nature des marchandises importées ou exportées, par exemple aux récoltes dont la vente s'opère à certaines époques de l'année. Il neutralise les causes passagères de fluctuations et donne aux causes profondes d'équilibre la possibilité de se manifester de façon constante ; mais par là même, cer-
laines oscillations peuvent se produii'e dans la balance des comptes sans entraîner de mouvements de métaux précieux : et déjà nous pouvons constater que la relation entre ces deux éléments n'est pas constante.
On a reconnu cependant, dans le mécanisme même du change, une action régulatrice que les partisans de la théorie ricardienne assimilent volontiers à celle des variations du stock métallique lui-même. La prime ou la perte au change ont pour efl'et d'accroître ou de diminuer le bénéfice des exportateurs ; et, inversement, de diminuer ou d'accroître les frais des imp€>rtateurs : si bien que les variations du change tendent à faire varier les prix des marchandises importées et exportées selon les besoins de la balance.
Aussi les adeptes de la théorie ont-ils été portés à identifier ces deux processus, et à voir dans l'action régulatrice du cours du change une confirmation de leur théorie (1). Il est évident cependant que cette influence compensatrice ne saurait procéder du même principe ; elle n'est [)as le résultat du même processus, puisque la première partie, le transport des métaux précieux, n'en est pas réalisée. D'ailleurs, les effets n'en sauraient être les mêmes : le cours du