‹ Le rôle de la pathologie générale dans l'enseignement de la médecineChapitre 2 sur 10 · Fe · texte numérisé non relu

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logiques, produisantici une lésion, éveillant là ce qu'on appelait alors des sympathies morbides. À quoi bon s’embarrasser de la recherche minutieuse des lésions pour distinguer entre les espèces nosologiques ? Ce qui seul importe, pour bien interpréter la maladie, c'est le cri de l'organe primitivement souffrant. Mais ce cri, dira plus tard un de ses successeurs, le professeur Emile Chauffard, Broussais n’en connaissait guère qu'un, celui de la muqueuse de l’estomac et de l’intestin. Et lorsqu'il parlait des cas « où l’on prétend que cette muqueuse est décolorée et qu’il ne s'y trouve point de traces de phlegmasie, je ne sais, disait-il, avec quels yeux on a vu cela; mais les miens n’ont jamais rien observé de pareil ». C’est qu’il était aveugle, et de la pire façon, car il ne voulait point voir.

En dépit de ses défauts, l’homme qui sut s'imposer quelque temps à ses contemporains avec une telle autorité ne fut pas un personnage banal. Il demeure une curieuse figure de notre histoire médicale. Mais il ne semble pas que son enseignement officiel ait rien ajouté à sa vogue. Son tempérament de polémiste se pliait mal à la forme didactique. Les auditeurs se lassèrent de lui entendre jeter toujours le même cri de l'organe souffrant. Broussais ne laissa guère après lui que le souvenir d’une renommée bruyante, et une fois de plus :l s’est vérifié que si le bien ne fait pas de bruit, le bruit non plus ne fait pas de bien.

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Tout autre était Gabriel Andral, qui lui succéda lorsqu'il mourut en 1839. Professeur depuis 1828 à la Faculté, où d’abord il avait occupé la chaire d'hygiène, puis, après une première permutation, celle de pathologie interne en 1830, Andral était connu surtout par le vaste recueil d'observations qui composent sa Clinique médicale, puis par son Précis d'anatomie pathologique, enfin par le cours libre qu'il faisait avec beaucoup de succès sur cette branche de la médecine.

Faire des lésions des organes la base de la pathologie, expliquer les symptômes par ces lésions, telles étaient ses tendances. Loin de tout réduire comme Broussais en un système, il faisait profession d’éclectisme, et ne se croyait pas en mesure de tout expliquer. Même il reconnaissait l’existence de maladies sans lésions, comme les fièvres dites essentielles, ce qui avait attiré sur lui plus d’une fois les foudres de son irascible prédécesseur.

Dans son œuvre, la partie la plus originale est formée par ses recherches sur la chimie du sang, faites avec Gavarret et de la Fond.

Elles lui ont valu d’être appelé le rénovateur de l’humorisme. Pour le dire en passant, l’humorisme semble avoir été dans cette chaire traité toujours un peu en enfant chéri. C’est peut-être que l’anatomie pathologique fut à toute époque s1 brillamment représentée dans cette École, que les titulaires de la pathologie générale ont laissé d’instinct à l’arrière-plan

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l'étude des lésions d'organes qu'ils savaient en bonnes mains.

L’humorisme nouveau n'avait plus rien, d’ailleurs, du caractère exclusif de l’ancien. Andral ne séparait pas les altérations du sang de celles des solides. Il leur attribuait mêmeune partie, non la moindre, de son Précis d’anatotomie pathologique. Fondateur de l’hématologie médicale, il sema le bon grain qui porta de beaux te

En 1866, à l’âge de 69 ans, il quitta sa chaire et vécut encore dix années dans la retraite.

Ch. Lasègue, nommé le 9 Février 1867, ne trouva pas dans cette chaire le succès qu'il attendait. Les brillantes qualités de son esprit se plaisaient à la diversité de la clinique, mais s’accommodaient mal de la discipline indispensable dans un enseignement théorique. Il saisit donc la première occasion qui s’offrit deux ans plus tard, en Décembre 1869, de permuter pour la Clinique médicale de la Pitié.

Emile Chauffard, élu contre Potain, le remplaçale18 Mai 1870. Issu d’une famille où la tradition de la médecine est inséparable de celle du talent, après avoir exercé dix années en Avignon, sa ville natale, il était venu à Paris affronter le concours d’agrégation.

Nommé le premier en 1857, il avait suppléé Andral en 1860. Ses tendances étaient surtout philosophiques. Il se plaisait aux prin-

cipes généraux d’où devaient se déduire, par voie de conséquence, les faits particuliers.

Son cours s’ouvrit après la guerre, le 6 Novembre 1871. Des incidents dont la science ne faisait pas tous les frais le troublèrent plus d’une fois jusqu’à sa mort, survenue le 6 Février 1879.

Si son enseignement n'eut pas toute la faveur que méritaient son talent de parole, son attachement à ses fonctions, la probité de ses convictions, la faute en est surtout aux circonstances. Il venait trop tôt ou trop tard. Une évolution s’accomplissait dans la médecine. La physiologie était devenue avec Cl.

Bernard une vraie et vaste science. La microbiologie naissante promettait d’enrichir la médecine d’une telle quantité de faits nouveaux qu'on pouvait se demander s’il allait rien subsister du vieil édifice de la pathologie générale, et que tout nouvel essai de synthèse eût paru prématuré.

Le temps des dissertations oratoires était évidemment passé. J’ai connu dans mes premières années d’études cette période de transition où, dans cette Faculté, le mot chaire n’était pas une figure. La leçon de pathologie se faisait ex cathedra : elle donnait quelque peu à songer à ces vieilles gravures où l’on voit un anatomiste, en robe et perruque, désigner solennellement, du bout d’unelongue baguette magistrale, les organes d’un cadavre couché à respectueuse distance. Déjà, pour-

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tant, à l’époque dont je parle, le professeur de pathologie expérimentale, Vulpian, ne dédaignait pas, à l’exemple de ses collègues des sciences auxiliaires, d'installer sur la table de cet amphithéâtre des appareils d’expériences et même de transporter quelquefois ses auditeurs dans l’espèce de grenier qui, dans les vieux bâtiments de l'Ecole pratique, lui servait de laboratoire.

La pathologie générale ne pouvait plus se contenter de discourir sur des maladies observées avec les seuls moyens de la clinique. Le professeur Bouchard, qui fut nommé le 21 Juin 1879, eut le mérite de comprendre cette évolution et de réaliser la transformation de son enseignement. Ayant réussi à faire partager ses vues au directeur de l’enseignement supérieur, Du Mesnil, il obtint de cet administrateur éclairé la création d’un laboratoire, d’abord très modestement installé dans une salle basse d’un vieux logis attenant au musée Dupuytren et qui devint ensuite le siège de la Société de biologie.

Avec Capitan, Charrin, Roger, ce fut alors une succession de mémorables travaux qui jetèrent une vive clarté sur les grands problèmes de la pathologie générale. Le premier, dans l’enseignement officiel de cette Faculté, le professeur Bouchard introduisit la microbiologie, alors à ses débuts, non sans exciter le scepticisme de plus d’un de

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ses collègues. Puis vinrent les leçons sur les maladies par ralentissement de la nutrition, qui marquent un puissant effort pour expliquer, par la chimie biologique, les altérarations morbides que l’ancienne médecine enveloppait dans les plis flottants des diathèses et des tempéraments. La notion des auto-intoxications ne fut pas moins féconde.

Elle aussi orienta la médecine vers une pathogénie et une thérapeutique scientifiques. Que d’expériences, accomplies dans ce laboratoire de pathologie générale, éclairèrent d’un nouveau jour la pathogénie des processus morbides, le mécanisme de limmunité, le rôle du terrain.

En même temps qu'il traitait ces grands sujets où les recherches personnelles tenaient la plus large place, le professeur Bouchard donnait à la pathologie générale la forme didactique qui lui faisait encore défaut. On peut dire qu’il l’a vraiment codifiée. Le grand Traité qu’il lui a consacré avec ses élèves est aussitôt devenu classique.

Mais ce n’est pas ici le lieu de détailler ni d'apprécier toute l’œuvre du maître: je sortirais du cadre de cette leçon, et puis cette œuvre n’est pas entrée dans l’histoire : c’est la science d’aujourd’hui.

Mais ce qu’il m'est bien permis de dire, c'est l’éclat que cet enseignement a jeté sur cette Ecole. C’est la forte empreinte dont il a marqué toutes les générations médicales

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contemporaines. C’est la maîtrise qu’il a value à son auteur pendant deux fois les quinze années que Tacite comptait pour un grand espace de temps dans la vie d’un mortel.

Le renoncement volontaire par lequel Le professeur Bouchard vient de lui mettre un terme prématuré, ne saurait aller sans quelque tristesse. Peut-on, sans regret, quitter ce qu’on aime? Du moins la fierté légitime de l’œuvre accomplie adoucira-t-elle cette amertume. Grâce à la tranquille énergie dont le maitre a donné tant de preuves et qui impose le respect à ceux mêmes qui, sur des questions de science ou d’enseignement, ne partagent point ses idées, nul doute que, dans une retraite qui ne saurait être l’inaction, il ne continue de bien servir la science et d’'honorer notre Faculté.

Vous venez de voir comment la pathologie générale s’est développée dans notre Ecole.

Vieille comme la médecine, car il s’est trouvé de tout temps des esprits d'élite pour s’élever du particulier au général, elle avait reçu son nom de Gaubius en 1758. Mais elle n’a, dans notre Faculté, sa place distincte que depuis 79 ans. Née parmi nous dans la confusion d’un système, elle a fait ses premiers pas sur le solide terrain de l’observation clinique et anatomique. Puis elle a grandi dans l'investigation physiologique, dans l'étude des causes, la recherche de la pathogénie et son application à la thérapeutique. Elle pos-

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sède aujourd’hui sa structure régulière; ses cadres sont prêts à s’enrichir de tout ce qui peut faire la science des maladies plus exacte et plus simple.

Aussi peut-on s'étonner à bon droit que, dans ces derniers temps, d’aucuns aient jugé son enseignement superflu, quand ils ne lui déniaient pas tout droit à l’existence.

S'il était vrai que l’enseignement de la pathologie générale ne fût qu'un enseignement de luxe, ce luxe de l’esprit ne serait pas déjà si méprisable. Une culture plus affinée ne serait-elle pas, à tout prendre, un moyen fort honorable de contribuer à ce relèvement de la situation morale du médecin qu’on réclame de partout?

Quant à ceux pour qui la pathologie générale n’existe pas, parce qu’elle emprunte les matériaux de sa construction à la pathologie spéciale, je crois bien qu’ils en usent avec elle comme en usait avec la prose M. Jourdain. N'est-ce pas plutôt la pathologie spéciale dont les divers chapitres sont tout i1mprégnés de pathologie générale? Ne la voyonsnous pas, cette pathologie spéciale, tempérer l’aridité de ses descriptions par des comparaisons, des rapprochements, des oppositions entre maladies voisines ou éloignées dans le. cadre nosologique, c’est-à-dire invoquer, toutes les fois que l’occasion s’en présente et pour le plus grand profit des élèves, des notions de pathologie générale ?

Sans doute, ce sont des malades que voit le praticien; c’est avec des réalités, non des abstractions qu’il est journellement aux prises. Il faut de toute nécessité qu'il ait étudié longuement la clinique. Broussais ne manquait pas d'engager les étudiants à suivre les cliniques, en recommandant toutefois celles où l’on enseignait la bonne doctrine.

Gardons-nous de diviser les cliniques en bien ou mal pensantes. Ce que vous devez faire dans une clinique, c’est surtout de bien voir ce qu'on vous montre, c’est-à-dire de voir avec vos yeux et votre cerveau. Mais n’y cherchez pas des articles de foi. N’acceptez jamais une opinion toute faite; attachez-vous à la vérifier par l’observation attentive et répétée. Aucune parole de maître ne saurait vous dispenser de vous faire vous-même votre opinion. L'esprit critique n’est pas moins nécessaire au praticien qu’à l’homme de science.

Mais s’il importe que l’observation des malades tienne dans vos études la plus large place, telle est la diversité des cas cliniques qu’il vous faut, pour vous y retrouver, des guides.

La pathologie spéciale est le premier de ces guides. Elle simplifie votre tâche en vous présentant le tableau idéal de la maladie dont vous avez sous les yeux l'exemple. Elle vous permet ainsi de la reconnaître à ses traits les plus caractéristiques, d’en prévoir la marche, d’en instituer le traitement.

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