PT LÉ
part, tout au moins, les mêmes procédés de diagnostic seront mis en œuvre, les mêmes moyens thérapeutiques seront appliqués.
Voilà bien, n’est-1l pas vrai, la diversité de la clinique et l’unité de la pathologie.
Plus se diversifient les connaissances médicales, plus s'impose donc, à mon avis, la nécessité d’un enseignement de la pathologie générale. Dans notre civilisation présente, la vie se transforme d’une curieuse facon. L’information se fait plus brève pour être plus rapide; la vraie lettre ne s’écrit pour ainsi dire plus et la vraie causerie se meurt. Cependant, à mesure que les hommes s’efforcent ainsi de gagner du temps sur leurs relations mutuelles, il ne parait pas qu'il leur en reste davantage pour la méditation. Les études se ressentent de ce changement des mœurs, celles de la médecine comme les autres. Et pourtant, « la vie du médecin, disait non sans raison Broussais, doit être une méditation continuelle ».
Voyez cette floraison de moyens nouveaux auxquels on demande de fournir en quelque sorte automatiquement un diagnostic. Je me défends bien de jeter un doute sur leur utilité. Mais je crois qu’on doit mettre en garde le praticien contre la tendance bien naturelle qui le porte à les appliquer comme des recettes propres à fournir à coup sûr et sans demander à son esprit aucun effort le diagnostic juste et, par suite, le traitement effi-
ART re ae
cace : comme si la médecine pouvait se réduire, selon l’heureuse expression de Broussais, « à une liste de symptômes avec les médicaments à côté ».
Plus souvent que beaucoup ne le croient, le résultat de telles épreuves a besoin d’être interprété. Il nécessite l’intervention du jugement. N'est-ce pas par là, d’ailleurs, que le médecin ne reste pas l’égal, voire même l’inférieur de l’infirmier ou du garçon de laboratoire, parfois plus habile technicien que lui? Or, c’est à perfectionner le jugement du praticien non moins que la technique que concourt l’enseignement de la pathologie générale. Nul n’est plus propre à donner au médecin cette discipline de l'esprit sans laquelle 1l n’est pas de connaissance durable, et à provoquer cet effort de la pensée, sans lequel rien ne s’apprend. Avec beaucoup de raison, le professeur Bouchard a dit que, de nos jours, le médecin doit apprendre à penser pathogéniquement. Mais, avant tout, je demande qu’il ne se déshabitue pas de penser.
Je dis penser, mais non pas rêver. Car c’est là, si j'ose ainsi parler, le péché mignon de ceux qui cultivent les idées générales. Si, pour une tête bien faite, le doute est un mol oreiller, la rêverie n’a pas moins de charmes. Mais ce n’est pas en rêve que nous voulons voir la vérité. Sa conquête a pour nous plus de prix que celle d’une illusion. Car le peu que nous en connaissons déjà nous récom-
pense largement des peines qu'il nous a coûtées, et le peu que nous en pourrons jamais saisir nous émerveillerait si nous le possédions soudain.
Cherchons-la donc, la vérité, mais ne l’attendons pas du seul effort de notre pensée.
Si toute notre dignité, selon le mot de Pascal, consiste dans la pensée, toute notre force est dans la pensée agissante. C’est par l’action que l’homme satisfait à son invincible et admirable désir de connaître. Il ne se lasse pas d'explorer l’univers, mais au prix de quels efforts! Non content de dominer la terre et l’eau, c’est l’air qu'il lui faut maintenant conquérir. Au savant, il faut aussi des ailes pour découvrir l’inconnu et poursuivre sans fin la vérité, qui fuit toujours plus haut.
Cette poursuite a ses joies, peut-être les plus pures que l'esprit puisse goûter; mais elle n’est pas non plus sans risques.
Sous peine de nous égarer, il est deux repères que nous ne devons jamais perdre de vue : ce sont l’observation des malades et l’expérimentation au laboratoire. La pathologie générale, en effet, forme en quelque sorte le trait d'union entre la pathologie spéciale, qui étudie les maladies humaines en particulier, et la pathologie expérimentale, qui les reproduit chez l’animal. Elle unit l’une à l’autre en dégageant les lois communes qui les régissent toutes deux. Mais il n’est de bonnes lois que celles qui s’appli-
EN ASE
quent en toutes circonstances, et les lois que nous formulons en pathologie générale doivent convenir à tous les cas étudiés aussi bien au lit du malade qu’au laboratoire.
Pour acquérir les données qui permettent de formuler ces justes lois, ce n’est pas au dedans de nous-mêmes qu’il nous faut regarder, mais au dehors, dans la nature, où gît toute vérité. Notre œuvre de théoricien doit toujours reposer sur des faits tangibles. En matière de science, toute notion « que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve ».
Sans doute il arrive que l’esprit devance la main : la bonne discipline veut alors que l'esprit aille au secours de la main pour en accélérer l'effort. Parfois encore une conception juste s’édifie sur des faits inexacts, telles ces bonnes causes qui sont défendues avec de mauvaises raisons : hâtons-nous en ce cas d’en trouver de bonnes. Les mauvaises raisons, ce sont d’abord les faits mal observés : ils encombrent la médecine. Le temps aidant, la patience des chercheurs en vient à bout. C’est la mauvaise herbe de la pathologie. Puis, d’autres mauvaises raisons, ce sont les hypothèses et les théories dont, faute de les avoir soumises à la vérification de l’expérience, on fait des systèmes et des doctrines. Les hypothèses et les théories n’en restent pas moins des moyens fort utiles et même indispensables pour faciliter les recherches. Mais toutes sont assurées de dispa-
LE ND OMS
raître : leur place est marquée au royaume des ombres. N’en faisons donc pas des objets de prix, dont il nous coûterait trop de nous séparer, et n’hésitons pas à leur appliquer ce que Renan disait de « la foi qu’on a eue » :
« On est quitte envers elle quand on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. »
Tout est dit depuis CI. Bernard, mais n’a pas été mieux dit que par lui, sur la confusion des théories avec les faits. Mais les conseils du grand physiologiste étaient plus faciles à donner qu’à suivre, si l’on en juge par le nombre des médecins qui n’en sont pas moins tombés depuis dans ce qu’il appelait « certaines illusions de l’esprit médical ».
Combien ont aggravé leurs méprises en y persistant, comme si le savant ne devait pas trouver autant de joie dans la découverte de sa propre erreur que dans la vérification d’une hypothèse qui lui était chère! Comme si, pour le chercheur, la déception des espoirs trompés n’était pas rachetée le plus souvent par des trouvailles inattendues !
Il faut dire à l’excuse des médecins qu’ils se trouvent aux prises avec des difficultés autrement grandes que les physiologistes.
Claude Bernard ne les ignorait pas; aussi recommandait-il de ne point subordonner la pathologie, science plus complexe, à la physiologie, science plus simple, et de poser d’abord le problème médical, puis de cher-
PDF M
cher à le résoudre à l’aide des données de la physiologie.
Mais la méthode qui doit inspirer nos travaux ne diffère pas de celle des physiologistes. Comme la maladie, la santé n’est qu’une lutte perpétuelle, Une série de réactions opposées entre l’organisme et son milieu maintient un état de stabilité relative. Dans la maladie, cet équilibre de forces est rompu, mais la lutte se poursuit toujours avec la même tactique et le plus souvent les mêmes armes.
C’est parce qu’elle s'applique à préparer la solution physiologique de la plupart des questions de pathogénie que la pathologie générale est en quelque sorte le point de rencontre des diverses parties de la pathologie spéciale. Elle les empêche de s’ignorer l’une l’autre. C’est elle qui coordonne et dirige leurs efforts. Elle est le guide. Elle tient le gouvernail et pilote la nef vers les cieux où se lèvent des étoiles nouvelles.
Par là vous jugez, Messieurs, combien vaste est le champ de son activité. Non seulement tout ce qu’il y a de général dans les troubles de chaque sorte de cellules, de chaque tissu, organe ou appareil, dans la manière de les reconnaître et de les traiter, est de son ressort. Mais encore, elle embrasse tout l’ensemble de l’organisme, et la solidarité des divers organes dans la maladie fait partie de son domaine. Elle ne borne pas son étude à l’individu malade, mais la poursuit en deçà dans
Loi
son ascendance, au delà dans sa descendance. Elle n’isole pas davantage l'individu malade de son milieu, mais étend ses investigations aux divers groupements sociaux et, remontant le cours des siècles, elle envisage même la maladie à travers l’évolution de l’humanité.
Dégager de la masse des faits particuliers les faits généraux, sans lesquels il n’est pas de science, et les assembler avec méthode, tel est le principal objet de la pathologie générale. Mais, pour qu'un fait soit reconnu général, encore faut-il que son caractère de généralité ne demeure pas une vue de l’esprit, mais qu 1l ait été vérifié par une longue suite d'observations et d’expériences. Pour générale que soit notre pathologie, qu’elle ne cesse pas d’être une pathologie, c’est-à-dire une science positive, et qu’elle ne dégénère pas en métaphysique
Cette œuvre réclame un effort longuement soutenu, et le temps ne l’épargnerait pas si nous la faisions sans lui. Sachons éviter le reproche adressé déjà par Laënnec, et qui n’a pas plus vieilli que ses admirables découvertes, à « cet empressement de produire qui porte aujourd’hui trop de jeunes médecins à rendre le public confident de leurs études ». Ayons donc la patience des longs espoirs plutôt que l’ambition des vastes pensers, car la vanité de faire grand n’édifie trop souvent que des colosses aux pieds d'argile.
Cou
Au demeurant, dans le domaines des idées, les plus générales ne sont pas les plus neuves. Le cerveau de l’homme les a toutes enfantées déjà. Ou du moins, s’il en peut jamais créer de nouvelles, il y mettra beaucoup plus de temps qu'à trouver une foule de nouveaux faits particuliers.
C'est une idée très générale et vieille comme la médecine, que la maladie est produite par la présence dans l’organisme de principes nuisibles. Ils se sont appelés matières morbides, humeurs peccantes, miasmes, virus, poisons, microbes, toxines. Sous leurs divers costumes, nous connaissons de longue date ces personnages. Îls jouent toujours le même drame. L'idée générale est toujours la même. Seulement — et c’est là le progrès dont l’importance est fondamentale — ce qui n’était que mystère et obscurité est devenu quelque chose de perceptible à nos sens.
Nous le voyons, nous le mesurons; ainsi nous connaissons notre ennemi et nous pouvons le combattre à découvert. Voilà le progrès qui résulte de ce que le fait a remplacé l’hypothèse.
Prenons encore, si vous le voulez, nos connaissances sur le sang. De tout temps, l’homme a senti obscurément l’importance de ce liquide organique. On en fait parfois le principe même de la vie. On a cherché dans le sang le reflet de l'individu tout entier. On s’est efforcé d’y trouver les caractères propres
Hope Tes
de ses aptitudes physiques et de ses troubles morbides. Chez les peuplades barbares, l'échange du sang passe pour établir entre ceux qui le pratiquent une sorte de fraternité matérielle, et notre langage, pour donner un sens matériel aux liens de famille, n’a-t-il pas recours au mot consanguinité ?
Mais ce qui n’était que notions vagues s’est singulièrement précisé de nos jours. Grâce aux techniques modernes, une goutte de sang révèle, à qui sait voir, quantité de faits qui donnent à ces idées confuses une forme concrète, infiniment variée. Je remplirais de nombreuses leçons s’il me fallait vous détailler ce que certaines opérations de laboratoire peuvent dévoiler dans quelques gouttes de sang. La numération des globules rouges et blancs, la détermination de la formule leucocytaire, la chromométrie, la mesure de la résistance des globules, la cryoscopie, la réfractométrie, l'analyse chimique, la recherche des ferments nous apportent des renseignements précieux sur les anémies, les leucémies, les ictères, sur les troubles de la nutrition, sur la nature, la marche, les complications d’un grand nombre d’états morbides. La présence de microbes et de parasites dans cette goutte de sang peut établir d’une façon péremptoire le diagnostic d’une longue liste de maladies : les unes relativement rares, au moins dans nos pays, comme le paludisme, la fièvre récurrente, le charbon, la filariose ;
les autres des plus communes, comme la fièvre typhoïde et les septicémies. Quant aux nombreuses réactions spécifiques journellement pratiquées avec le sérum, au moyen des épreuves d’agglutination, de précipitation, de fixation du complément, d’opsonisation, elles sont utilisées avec le plus grand profit pour déceler les maladies typhoïdes, la tuberculose, la syphilis, la méningococcie, les kystes hydatiques.
Il y a plus : les propriétés spécifiques récemment reconnues aux leucocytes peuvent être mises à contribution pour dépister les états morbides les plus variés : des intoxications comme le morphinisme, des infections comme la tuberculose et la syphilis, enfin le cancer et les troubles fonctionnels de la plupart des organes, sans parler des états physiologiques comme la grossesse.
Non seulement on peut demander : aux réactions spécifiques tirées du sang de nous éclairer sur la physiologie et la pathologie de l'individu, mais encore de distinguer entre elles les espèces animales. Leur indiscrétion ne va-t-elle pas jusqu’à dénoncer les vieux liens de parenté qui nous unissent aux singes?
Voilà ce qu’un œil averti découvre en une goutte de sang. Nous sommes loin, vous le voyez, de l” hématologie d'Andral. Ne pensez vous pas qu’à nous voir ainsi puiser au bout du doigt tant de révélations, un de nos devan-