‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 10 sur 57 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

§ 426. — Encore que dans les chapitres précédents j'aie eu l'occasion d'indiquer en passant l'origine du devoir de la bienfaisance, je n'ai traité spécialement ce sujet dans aucun d'eux, jugeant préférable d'en faire ici une étude approfondie et générale.

Puisque la conservation et le bonheur de l'espèce ou de cette variété de l'espèce qui constitue la société, constitue un desideratum, il s'ensuit que les modes de conduite que la bienfaisance négative prescrit comme obligatoires, trouvent leur justification éloignée dans le fait qu'ils contribuent au double but de la conservation et du bonheur de la race. Aussi avons-nous reconnu que certaines restrictions à la libre concurrence sont commandées, non pas seulement dans l'intérêt d'un compétiteur en danger d'être ruiné sans avantage pour personne, mais encore dans l'intérêt général de la société, qui souffrirait d'un bouleversement partiel de son système de production et de répartition. Nous avons admis im-

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plicitement que la nécessité d'apporter certaines restrictions à la liberté des contrats s'impose par la considération du tort extrême que ferait aux individus et du tort considérable que ferait à la société et à chaque variété locale de l'espèce humaine, leur exécution littérale en toutes circonstances. Nous avons aussi admis implicitement l'existence d'autres raisons analogues entraînant la condamnation de diverses atteintes plus légères portées au principe fondamental de la coopération sociale, qui exige que dans l'état ordinaire des choses chaque individu ne reçoive ni plus, ni moins que le véritable équivalent de ses services.

Il convient d'ajouter que la conservation et le bonheur de la race ou de sa variété constituent aussi la sanction finale de la catégorie des devoirs prescrits par la bienfaisance négative, dont il a été traité sous le titre de restrictions à l'éloge et au blâme. Celles de ces restrictions qui sont justifiées en toutes circonstances, ont en effet en vue le bien-être futur de l'individu loué ou blâmé et son amélioration définitive. Mais l'amélioration de l'individu c'est sa meilleure adaptation à la coopération sociale ; cette adaptation elle-même contribuant à la prospérité sociale, contribue en même temps à la conservation de la race.

§ 427. — La deuxième sanction est corrélative de la première et se confond même avec elle à un cer-

tain point de vue : la conservation de la race n'est en effet désirable que si la race est destinée à être heureuse. Nous avons mis ce point en évidence au § 16. « Nous avons vu, disions-nous, les pessimistes et les optimistes s'accorder au moins sur ce postulat : que la vie est digne d'être bénie ou maudite, suivant que sa résultante est en moyenne agréable ou pénible... Cette vérité, — que nous jugeons la conduite bonne ou mauvaise suivant que la somme de ses eirets pour nous, pour les autres, ou pour tous à la fois, est agréable ou pénible — un examen attentif nous l'a montrée impliquée dans tous les jugements ordinaires sur la conduite : la preuve en est qu'en renversant les mots on tombe dans l'absurde. Nous avons constaté en outre que toutes les autres règles de conduite que l'on a pu imaginer tirent leur autorité de ce principe. » En effet, la « perfection du caractère », « la vertu de l'acte », « la rectitude des motifs » ne se conçoivent plus, si on les sépare de la conception du bonheur envisagé comme but final pour soi-même et pour autrui. D'où cette conclusion : puisque la sanction dernière de la conduite à laquelle nous donnons la qualification de bienfaisante, réside dans la tendance à la conservation de l'espèce, cette sanction implique en môme temps une autre sanction dernière : la tendance au bonheur tant général que particulier ; la proclamation de ces deux sanctions n'est que l'expression d'une môme vérité envisagée à deux points de vue différents.

La corrélation fondamentale entre ces deux éléments est, ainsi que nous l'avons déjà vu, nécessaire : elle s'est inéluctablement établie au cours de l'évolution vitale. En effet, dans tous les types d'êtres inférieurs à l'espèce humaine, le seul mobile qui ait inspiré certains actes ou détourné de certains autres, a toujours dû être le sentiment agréable ou pénible qui s'associait à leur accomplissement; d'oii il suit que chez les myriades de générations d'êtres antérieurs à l'homme, il s'est développé des rapports organiques entre le plaisir et les actes utiles, comme entre la douleur et les actes préjudiciables, tantôt à l'individu, tantôt à l'espèce, tantôt à l'un et à l'autre à la fois. Les plus essentiels de ces rapports, ceux qui ont trait aux besoins de la vie physique, se sont transmis par voie d'héritage à la race humaine, sauvage ou civilisée; ce sont, en somme, des guides capables de la diriger vers le bonheur de l'individu et de l'espèce. Sans doute l'évolution qui a substitué aux besoins de la vie sauvage les exigences de la vie civilisée, a fait tomber en désuétude quelques-uns des plus complexes de ces rapports ; mais leur appropriation aux besoins nouveaux, déjà en partie effectuée, devra se poursuivre pendant des siècles pour arriver à établir l'harmonie complète entre les sentiments et les besoins : aussi est-il impossible d'abolir entièrement cette méthode primordiale de direction. L'être humain, lorsque sa nature aura subi la réorganisation nécessaire, aura avec les êtres inférieurs

cette similitude que les éléments supérieurs comme les éléments inférieurs de sa nature seront appropriés aux conditions de son genre de vie ; cette appropriation sera telle que chez lui comme chez eux, toute action tendant à son bonheur et à celui de l'espèce sera devenue une source de plaisir.

Par conséquent, les deux sanctions corrélatives de la bienfaisance sont la tendance au bonheur immédiat ou éloigné ou à ce double bonheur, et la tendance qui en résulte, à la conservation de l'espèce ou de la variété de l'espèce, considérée comme destinée à jouir dans l'avenir d'une plus grande somme de bonheur. La conception vulgaire de la bienfaisance implique du reste une reconnaissance tout au moins confuse de notre proposition. En effet, elle considère universellement comme malfaisant et non comme bienfaisant tout type de conduite tendant à accroître dans le présent, dans l'avenir ou à la fois dans le présent et l'avenir, la somme des malheurs qui pèsent sur l'humanité.

Bien que figurant dans les chapitres où il a été traité de la Bienfaisance négative et formant en quelque sorte le commentaire des actions étudiées sous ce titre, les considérations qui viennent d'être développées sur la nature de la Bienfaisance en général, s'appliquent également et avec plus d'évidence encore aux actions que nous classons sous le titre de Bienfaisance positive, et dont nous allons aborder l'examen.

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