‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 11 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ 428. — Dans Thistoire écrite de l'humanité, les pages les plus tristes sont celles qui retracent les traitements réservés à la femme; nous en trouverions des récits encore plus affligeants si nous pouvions lire cette partie de l'histoire qui n'a jamais été écrite. C'est bien là ce qu'il a de plus navrant dans l'histoire, malgré les faits d'une horreur plus éclatante : le cannibalisme, les tortures infligées aux prisonniers, les sacrifices humains offerts aux esprits et aux dieux ; car ces atrocités n'ont été qu'occasionnelles, tandis que la brutalité envers les femmes a \ été un fait universel et constant. Si, après avoir observé leur état de sujétion chez les peuples à demi civilisés, nous passons aux peuples non civilisés et si nous considérons l'existence vouée à la peine que la presque totalité de leur sexe doit y supporter, si nous songeons en outre à ce qui a dû se passer chez les peuples encore plus barbares qui, pendant des milliers d'années, ont erré sur la surface de la

terre alors inculte, nous reconnaîtrons que la somme des souffrances que la femme a eu et a encore à endurer, dépasse toute imagination.

Je l'ai indiqué précédemment : ces mauvais traitements infligés aux femmes sont en vertu d'une loi inéluctable inhérents à la lutte chronique pour la vie qui sévissait presque partout entre tribus et qui sévit encore sur certains points du globe (§ 335). La brutalité développée chez l'homme par ses rapports avec ses ennemis avait sa répercussion nécessaire sur la vie quotidienne. A l'intérieur de la tribu comme au dehors, le plus faible devait se garer. Un manque absolu de sympathie condamnait inévitablement les femmes à souffrir les effets de l'égoïsme masculin sans autre limite que la capacité de la victime à endurer les maux qui l'accablaient. Au delà de cette limite, les mauvais traitements rendaient les femmes incapables de procréer un nombre suffisant d'enfants et finissaient par amener l'extinction de la tribu ; cette cause entraîna la disparition d'un grand nombre de peuplades : les seules qui survécurent furent celles où les sévices avaient été moins intolérables.

Il faut toutefois se garder de croire que les femmes ayant eu dans les temps passés et ayant encore dans maint endroit à supporter cette condition misérable, fussent ou soient par nature meilleures que les hommes. La brutalité naturelle a toujours été commune aux deux sexes et parfois elle est

même plus accusée chez la femme que chez l'homme, témoin la rage qu'elles mettent à torturer les prisonniers clans certaines tribus du nord de l'Amérique. La seule chose vraie, c'est que l'égoïsme effréné et cruel, qui caractérise les deux sexes, s'est surtout appesanti sur l'être le moins capable de résistance. Les femmes ont été contraintes de porter tous les fardeaux, de faire tous les ouvrages pénibles, monotones et rebutants, d'attendre pour prendre de la nourriture que leurs maîtres se fussent repus et de se contenter des restes de ceux-ci.

C'est seulement à une période récente dans l'histoire de l'humanité, alors que les passions destructives ont cessé d'être constamment surexcitées par la lutte pour la vie entre des groupements humains grands w ou petits, que le traitement réservé aux femmes a lentement commencé à devenir moins dur ; c'est seulement durant cette période qu'a germé chez l'homme l'idée que la femme a certains droits particuliers à invoquer dans ses rapports avec lui et qu'un sentiment correspondant à cette idée s'est enfin éveillé.

§ 429. — Peut-être irions-nous trop loin en attribuant cet adoucissement de la conduite de l'homme au sentiment conscient de son devoir. Peu à peu le caractère s'est modifié ; une amélioration s'est produite en même temps dans la conduite de l'homme envers la femme, amélioration qui a

entraîné une transformation progressive des mœurs, sans autre sanction que l'autorité de ces mœurs ellesmêmes. Les femmes doivent les avantages qui leur ont été accordés de nos jours, en partie aux suggestions directes de la sympathie, en partie à l'influence des conventions sociales, mais nous ne voyons nulle part invoquer le fondement moral véritable de cette amélioration de leur sort.

Nous avons vu à diverses reprises dans les chapitres précédents qu'en plus de l'égalité que la justice nous ordonne d'établir en donnant la liberté de tous pour limite à la liberté de chacun, la bienfaisance nous exhorte à faire tous nos eff'orts pour réaliser dans l'avenir un autre genre d'égalité. Après avoir assigné à chacun une sphère d'action égale, elle nous incite à tenter de diminuer l'inép^alité des avantages que l'être supérieur et l'être inférieur obtiennent dans leurs sphères respectives. C'est dans les rapports entre hommes et femmes que cette exigence doit être tout d'abord satisfaite. Môme, en laissant de côté les questions qui touchent à sa capacité intellectuelle, il est hors de doute qu'au point de vue de la force physique, la femme n'est pas l'égale de l'homme et que sous ce rapport elle a un grand désavantage dans la bataille de la vie. Il est encore incontestable que la gestation est pour les femmes la cause d'un désavantage non moins grave en les rendant par intervalles presque incapables de faire usage de leurs forces. Bien que le soin d'assurer la subsis-

lance de la famille soit dévolu à l'homme, il esl certain que les devoirs absorbants de la femme l'obligeant à surveiller ses enfants chaque jour du matin au soir, la lient étroitement au logis et limitent en général le développement de son individualité. Il appartient à l'homme de redresser autant qu'il le peut, les inégalités qui se produisent inévitablement / dans la vie des deux sexes et d'accorder à la femme les compensations qu'il lui doit.

Ainsi les procédés qui caractérisent dans les sociétés civilisées la conduite de l'homme envers la femme, ne sont pas, comme ils le paraissent tout d'abord, le fruit de conventions arbitraires. Consciemment ou non, l'homme moderne a conformé sa conduite à certaines prescriptions autorisées de la bienfaisance positive.

§ 430. — C'est surtout dans la sphère spéciale des rapports conjugaux, que les idées et les sentiments qui devraient présider aux rapports généraux entre l'homme et la femme, trouvent leur application. Ici plus que partout ailleurs, il est du devoir de l'homme de diminuer, autant qu'il est en son pouvoir, les désavantages inhérents à la vie de la femme.

Pendant les premiers temps de la vie conjugale, ce devoir est d'ordinaire respecté. Excepté chez les natures foncièrement brutales , le sentiment qui pousse à l'union des sexes, assure, tout au moins pour un temps, la reconnaissance des droits de la

femme. Sa faiblesse relative est un attrait et suggère le désir de la mettre à Tabri des maux qui en découlent. Mais, bien que les penchants qui nous ont été légués par le type barbare de Thumanité, soient devenus moins exclusivement égoïstes, ils finissent au bout d'un certain temps par reprendre le dessus dans un grand nombre de cas. Il arrive fréquemment que la sollicitude témoignée au début diminue ; parfois même, avec ou sans excuse légitime, on oublie les égards que dicte l'usage.

Il est par conséquent nécessaire d'avoir toujours présente à l'esprit la véritable base morale de l'esprit d'abnégation sympathique qui doit animer les hommes envers les femmes en général et les maris en particulier. Tant que l'on attribuera une origine conventionnelle au code de la conduite qui règle les relations générales des sexes et plus spécialement les relations conjugales, on sera plus porté à en transgresser les injonctions que si on les fait découler de cette forme de la bienfaisance qui cherche à rendre moins inégales les conditions d'existence des personnes à qui la nature a dévolu des avantages inégaux.

Les épisodes de la vie féminine au cours de la gestation imposent une attention temporaire et toute spéciale. Cette période est accompagnée ordinairement de troubles plus ou moins marqués qui affectent la santé, parfois aussi de troubles intellectuels. Lorsqu'il est avéré que ces perturbations tiennent

LA BIENFAISANCE COiNJUGALE 113

aux fonctions dont les femmes ont tant à souiïrir, il convient de traiter ces dernières avec tendresse. Il peut encore se produire un phénomène plus général qui prête à des erreurs ayant parfois pour effet de diminuer l'affection réciproque. 11 arrive assez souvent, ainsi que je l'ai précédemment indiqué, que l'antagonisme entre la reproduction et l'individuation amène chez la femme une dépression sensible de l'activité mentale. Les goûts intellectuels bien marqués avant le mariage, diminuent ou disparaissent complètement et le savant qui espérait trou^ ver dans sa femme une réelle sympathie pour ses travaux, se trouve déçu : de là un éloignement qui mène au relâchement de l'esprit domestique. Mais une bienfaisance vraiment éclairée s'expliquera cet alîaiblissement des facultés cérébrales et l'envisagera avec regret sans doute, mais sans irritation : il s'y joindra môme une sorte de sympathie exceptionnelle, à la pensée des plaisirs de l'intelligence qui sont perdus pour la femme.

§ 431. — Les sacrifices légers ou grands qu'il est V du devoir d'un mari de faire à sa femme, ne sont assurément pas sans limites. En effet si d'un côté la nature morale encore si imparfaite que nous a léguée le passé, fait souvent négliger aux maris les attentions qu'une juste bienfaisance réclame de leur part, de l'autre elle pousse fréquemment les femmes à émettre et à maintenir des prétentions injustifiées. Il leur

arrive alors de revendiquer et d'obtenir bien au delà de la compensation normale due aux désavantages re'sultant de leur sexe.

Des relations de ce genre s'établissent souvent au cours d'une première grossesse. A ce moment, il est difficile de résister aux exigences d une femme. Toute agitation mentale peut avoir des conséquences désastreuses et le mari qui les redoute, se voit obligé de céder, si déraisonnable que soit l'exigence manifestée. Une fois établis entre les époux, ces rapports tendent après quelques mois à devenir permanents. Il est clair qu'il en sera surtout ainsi lorsque la femme est de celles qui, sans droit à des sacrifices exceptionnels, témoignent de l'infériorité de leur caractère en exploitant l'avantage que leur donne leur situation.

Il est difficile de dire ce qu'il convient de faire dans ce cas; la réponse dépend des circonstances. S'il n'est pas à souhaiter que le mari exerce sur la femme une suprématie trop despotique, il est encore moins désirable que la femme l'exerce sur son mari : la femme, être plus impulsif que l'homme, est loin, en effet, d'avoir l'esprit aussi pondéré. Sans doute il sera difficile de résister aux prétentions illégitimes de la femme dans les circonstances du début, mais on se refusera à les admettre par la suite, lorsque la menace de malheurs possibles aura disparu. Une telle résistance est même nécessaire au bonheur des deux époux. En effet, comme c'est surtout la

virilité du caractère, c'est-à-dire la manifestation de l'autorité, qui plaît aux femmes et qui rend leur affection durable, l'effacement de l'autorité maritale, se traduisant par de perpétuelles capitulations, diminue leur afTection et porte à la longue atteinte au bonheur conjugal. Cette vérité d'expérience que souvent la femme préfère l'homme fort qui la maltraite à l'homme faible qui la gâte, montre l'erreur d'un mari qui accepte un rôle subordonné.

Cependant toutes les questions de ce genre procèdent d'un état de la nature humaine encore aussi mal préparé à l'harmonie de la vie domestique qu'à celle de la vie sociale et ne sont guère susceptibles de réponses très précises. Une sympathie active et la bienfaisance, qui en est le fruit, sont indispensables au mari aussi bien qu'à la femme ; leur absence engendre de déplorables résultats auxquels il est impossible de porter remède. Tout ce que Ton peut dire, c'est qu'il vaut encore mieux exagérer la bienfaisance nécessaire chez un mari que d'en témoigner trop peu.

§ 432. — Il va de soi que la bienfaisance conjugale doit être réciproque. Si ce sentiment est surtout V obligatoire pour le mari envers sa femme, cette dernière doit dans une large mesure le payer de retour. Si elle ne doit pas comme lui de compensations à une faiblesse relative et à des conditions d'existence désavantageuses, elle lui doit, en échange de ses

116i LA BIENFAISANCE POSITIVE

bons procédés et des sacrifices qu'il lui fait, les bons offices et les menus sacrifices dont la vie domestique ramène souvent l'occasion.

La femme doit donc reconnaître et dans une certaine mesure acquitter la dette qu'elle a contractée envers celui qui gagne le pain du ménage : le contrat tacitement passé entre les époux implique cette conséquence comme un acte de justice. Mais en dehors de l'exécution de ce contrat tacite et de l'accomplissement des obligations domestiques indispensables, la bienfaisance trouve à s'exercer dans les innombrables / petits actes qui contribuent à rendre une maison

— y heureuse. Si dans les classes les moins cultivées on voit fréquemment des maris ne tenir aucun compte des droits de leur femme et l'accabler de travaux dont les hommes seuls devraient avoir la charge, on voit non moins souvent des femmes d'une tenue débraillée flâner sur le seuil de leur maison, perdre leur temps à bavarder et négliger leur tâche domestique au point de causer des querelles incessantes et de plonger leur famille dans la misère. Combien de femmes, dans les classes aisées, perdent leur temps à lire des romans, à faire des visites, à mille petites occupations de fantaisie et ne vont presque jamais dans leur cuisine, s'en remettant aux domestiques

-- J de l'accomplissement de leurs devoirs de ménagère ! En dehors de la direction du ménage qu'exigent à la fois la justice et la bienfaisance, on est en droit de demander à une femme de la sympathie pour les

affaires, les projets et les préoccupations de son mari. Il est vrai de dire que beaucoup de femmes s'acquittent spontanément de ce devoir ; mais il est également vrai d'ajouter qu'elles ne tentent que peu ou point de s'associer à ses goûts ou aux occupations de ses heures de loisir. Comme exemple d'omission des menus offices que réclame une juste réciprocité, citons la facilité avec laquelle des jeunes femmes qui, avant leur mariage faisaient journellement de la musique, l'abandonnent complètement après leur mariage.

§ 433. — Il convient de faire une remarque: tous les bons procédés entre époux qui dépassent les exigences de la justice, c'est-à-dire le contrat tacite en vertu duquel le mari est tenu de nourrir et de protéger les siens, et la femme de s'acquitter de ses devoirs domestiques et maternels, tous ces bons procédés, disons-nous, doivent avoir un caractère spontané. Je l'ai déjà dit, la bienfaisance forcée cesse d'être la bienfaisance.

Par malheur, un grand nombre des actes qu'inspire la bonté, finissent par s'accomplir mécaniquement, à mesure que le pli en est pris, et perdent ainsi une grande partie de la beauté morale qui les distinguait. Lorsqu'on en vient à réclamer comme un droit ce qui n'était qu'une concession, le sentiment de plaisir réciproque, qui tout d'abord s'associait à cet acte, disparaît pour faire quelquefois place à un

sentiment contraire ; la revendication de ces prétendus droits implique Fégoïsme et leur concession n'est plus le fruit de la sympathie.

Ainsi donc, il est désirable de conserver autant que possible dans les relations entre hommes et femmes et spécialement dans les relations conjugales, la distinction qui sépare la justice de la bienveillance, de manière à laisser à ce dernier sentiment un caractère toujours nouveau de bonté spontanée et imprévue.

C'est seulement lorsque chacun des époux se montre soucieux des droits de l'autre, que la bienfaisance intégrale se réalise dans les rapports conjugaux. Tant que persiste l'attitude fréquente où chacun maintient ses droits et prétend résister à des empiétements, il ne peut être question d'une parfaite harmonie. On ne parvient au degré supérieur de la X^ bienfaisance que le jour où chacun des époux est plus désireux de se sacrifier que de réclamer des sacrifices.

Page 1