‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 9 sur 57 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

§ 421. — Il est difficile, et même impossible, pour bien des gens d'apercevoir pourquoi cette forme de l'altruisme, que nous nommons la bienfaisance négative, doit tenir en échec le désir de louer.

Ils voient bien que le respect de la vérité s'oppose dans bien des cas à ce que nous satisfassions notre désir de plaire en décernant des éloges. Ils admettent encore sans difficulté que, môme en l'absence de ce désir, toute louange qui n'est pas conforme au sentiment de celui qui l'exprime, est blâmable. Ptah-hotep proclamait déjà dans l'antique Egypte, que « quiconque porte atteinte à la vérité pour se rendre agréable mérite le mépris >> ; cette flétrissure de la flatterie a été souvent renouvelée au cours des cinq mille ans qui se sont écoulés depuis lors. De nos jours toute personne qui se répand en éloges contraires à sa pensée, encourt dans une certaine mesure le mépris, môme de celui à qui ils s'adressent. Chacun sent, môme sans juger à propos de le

dire, que ces compliments immérités sont l'écho d'une bienveillance de mauvais aloi.

Mais ces censures n'impliquent que la haine du mensonge. C'est uniquement l'amour de la vérité et non la bienfaisance négative qui les dicte. L'abstention de la louange imméritée ne paraît alors découler à aucun titre de cette forme de l'altruisme qui s'abstient d'actes et de paroles susceptibles d'infliger une douleur. Ne commettons-nous donc pas une méprise en rangeant dans la catégorie de la bienfaisance négative les règles restrictives de l'éloge ?

En aucune façon, car il existe des restrictions de l'éloge indépendantes de celles qu'impose la véracité. A supposer môme qu'une admiration sincère inspire l'expression ou la manifestation de l'éloge, il est des circonstances dans lesquelles il faut s'en abstenir. Le souci de l'intérêt ultime doit souvent réprimer le désir de procurer un plaisir immédiat.

Il est difficile de traiter séparément, selon qu'elles sont imposées par l'amour de la vérité ou par la considération des effets éloignés primant celle des effets immédiats, les diverses limites que comporte l'éloge, qu'il s'exprime par le regard, l'attitude ou la parole. Groupons les restrictions de l'éloge nécessaires à des titres divers ; elles impliquent souvent un sacrifice notable de l'intérêt personnel à l'intérêt d'autrui.

§ 422. — L'admiration dont un enfant est l'objet.

LA RESTRICTION DE L'ÉLOGE 8î>

se réfléchit implicitement sur sa mère : consciemment ou inconsciemment désireuse d'obtenir cette admiration, la mère fait sortir son petit garçon de la nurscrij et le montre aux visiteurs. La vanité, sentiment naturel déjà si puissant dans le cœur humain en général, a été spécialement excitée chez ce gamin par les soins quotidiens dont il est l'objet, par l'attention toute particulière accordée à ses jolis vêtements, à ses cheveux soigneusement bouclés et par les remarques flatteuses de sa bonne. Faut-il plaire à l'enfant et combler de joie la mère par quelque compliment? Faut-il encourager cette dernière à développer encore chez l'enfant le sentiment de son importance et le désir d'être loué? En ne le faisant pas, vous leur causez à tous deux un véritable désappointement et peut-être l'amitié que la mère avait pour vous, en souffrira-t-elle. Et cependant la considération prévoyante de leur intérêt à tous deux arrêtera sur vos lèvres l'éloge attendu.

Voici encore une jeune et belle femme habituée à recueillir un tribut d'hommages sur toutes les bouches et dans tous les yeux. Elle ne pense qu'à l'admiration qu'elle excite et elle attend que vous manifestiez la vôtre. Sans doute sa beauté est grande, si grande qu'il vous est bien difficile de ne pas témoigner que vous en êtes frappé. Lui accorderez- vous le plaisir qu'elle cherche en laissant parler votre regard ? Oui, si vous ne pensez qu'aux effets immédiats; non, si vous réfléchissez aux effets éloignés. Pénétrez-vous de cette

vérité que son esprit est déjà en grande partie faussé par la vanité, observez les signes extérieurs du désir purement égoïste qui l'anime, songez combien ce sentiment est exclusif du sentiment altruiste conscient qui devrait prédominer, et vous éviterez de lui laisser voir que vous l'avez distinguée. Bien des gens jugeront sans doute inutile ou même absurde cette restriction de l'éloge inspirée par la bienfaisance négative. Qu'ils se disent pourtant que l'état mental qui vient d'être décrit, est vraiment déplorable, qu'il peut à la longue entraîner le malheur de cette femme et d'autrui ; qu'ils se souviennent que de telles dispositions peuvent dans l'avenir troubler de diverses manières le bonheur domestique et qu'il leur arrive de faire naître la jalousie entre des mères et leurs filles ; pour peu qu'ils se rappellent que c'est là le résultat des flatteries ouvertes ou dissimulées qui ont été pendant des années prodiguées à une personne par son entourage, ils se convaincront que la réserve sur laquelle nous insistons, ne manque pas d'importance.

§ 423. — La sincérité et parfois aussi le désir de prévenir un mal, imposent souvent des réticences analogues lorsque l'on réclame des éloges en faveur d'un ouvrage récemment achevé, tel qu'un livre, un poème, un discours, un tableau ou toute autre production des arts plastiques, un chant ou une exécution musicale. Dans le cours ordinaire de la vie,

il est difficile au spectateur ou à l'auditeur d'agir selon sa conscience. Le désir de ne mécontenter personne l'engage à décerner des louanges qui ne sont pas dans sa pensée, et l'empêche de s'arrêter aux maux qui peuvent résulter de propos dépourvus de franchise. Si l'auteur a besoin d'encouragements, il ne saurait être question d'autres limites à l'éloge que celles qui découlent du respect de la vérité; il est aisé de trouver une formule à demi approbative qui, sans fournir d'aliment à la vanité, fait plaisir à celui à qui elle s'adresse et stimule ses efforts. Si l'ouvrage en question est une esquisse ou un motif de décoration , la considération des effets éloignés n'a pas à intervenir. Mais s'il s'agit d'une œuvre littéraire, d'une pièce de vers, d'un essai ou d'un roman, il faut d'ordinaire s'abstenir d'expressions qui pourraient faire éclorc chez l'auteur des ambitions irréalisables. Se taire ou critiquer avec bienveillance, c'est en pareil cas rendre service, non seulement au littérateur novice auquel on évite peut-être des mécomptes, mais encore à la société à qui on évite un véritable dommage. Des poèmes oii la poésie est absente, des livres où l'on ne trouve ni faits intéressants, ni pensées sérieuses, ne nuisent pas seulement à la collectivité par un gaspillage inutile d'encre et de papier, mais contribuent à étouffer sous leur poids les écrits d'un véritable mérite. Nos devoirs envers l'humanité tout entière nous imposent donc, dans une foule de cas, l'abs-

tention de tout éloge. La bienfaisance négative oblige alors à garder le silence.

La source d'un mal social moins répandu, mais plus manifeste encore, réside dans la complaisance que l'on met à applaudir des personnes pourvues d'une éducation musicale moyenne, mais dénuées de véritables dispositions pour la musique, et à qui on demande cependant à toute occasion de jouer pour faire prétendument plaisir à la société. C'est une conséquence du système social vicieux qui tend à faire de tous les hommes autant de sosies coulés dans le moule d'une même éducation et oblige les parents à faire donner à toutes les jeunes filles des leçons de chant et de piano ; peu importe qu'elles n'aient pas l'oreille musicale et qu'elles soient réfractaires aux exercices auxquels elles s'assujettissent. Chaque jour, pendant des années , on fatigue l'élève, on énerve le professeur, on ennuie les gens de la maison, on importune les voisins : tout cela pour que dans une soirée la jeune personne puisse estropier une romance ou écorcher un morceau de piano devant des invités qui diront d'un ton hypocrite : « C'est charmant, mademoiselle. » Sans aucun doute, le souci de l'intérêt public vient ici s'ajouter au respect dû à la vérité et interdit toute phrase élogieuse. Une bienfaisance négative d'ordre supérieur prohibe des louanges qui, banales si on les considère séparément, contribuent dans leur ensemble à l'affermissement d'un système corrupteur de toute vie sociale.

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11 va de soi que les devoirs envers la société proscrivent avec plus d'énergie encore les panégyriques immérités prononcés parfois par les critiques qui s'adressent au grand public.

g 424. — Une autre forme de l'éloge voisine de la flatterie comporte elle aussi des restrictions : c'est la flatterie tacite qu'implique l'adhésion constante à toutes les opinions d'une autre personne. S'il faut Mamer la tendance à toujours contredire, il faut désapprouver également ceux qui trouvent moyen de souscrire à tout ce qu'on dit : une telle disposition d'esprit peut procéder en partie d'un sentiment de sympathie, mais elle procède encore davantage d'une sorte de servilité.

Sans doute le respect de la vérité doit déjà faire condamner cette tendance illégitime d'adhérer à tous les jugements d'un autre. Chez tous les hommes, hormis ceux qui n'ont d'idées d'aucune sorte, il est inévitable que des divergences d'opinions naissent fréquemment entre interlocuteurs ; or décerner des éloges contraires à notre conviction, c'est, de l'avis unanime, agir malhonnêtement. Mais la sincérité n'est pas seule à mettre un frein à ces éloges tacites ; une bienfaisance négative clairvoyante arrive au môme résultat. Il n'est pas indifl'érent qu'un autre homme continue à croire vrai ce que vous avez des raisons de considérer comme faux. Tout acquiescement donné à une assertion ou à une

opinion inexacte peut être la cause d'un double dommage. L'erreur en elle-même peut avoir des conséquences préjudiciables ; elle peut en outre développer une présomption démesurée. Enfin, dernier effet de ce parti pris de complaisance, l'absence de toute lutte entre opinions opposées finit par ôter toute saveur au commerce social. Emerson dénonce dans un de ses ouvrages l'homme qu'il appelle une « bouillie de concessions » ; il est clair en effet qu'entre gens de cette humeur, la conversation n'a plus aucun sel. Les opinions nettes et les individualités fortement accusées s'effaceraient pour faire place à une fade uniformité, si tout le monde ne visait qu'à être agréable à tout le monde en souscrivant à tout ce qui se dit.

Dans des questions de ce genre, la bienfaisance négative prescrit pourtant le silence lorsqu'une contradiction déclarée ne pourrait amener rien de bon. Un certain tact est souvent nécessaire pour conserver l'attitude qui convient et qui consiste à ne jamais contredire inutilement, comme à ne jamais adhérer à une opinion que dans son for intérieur on désapprouve. Dans certaines circonstances ce tact vient à propos au secours d'une bienveillance judicieuse.

§ 425. — La bienfaisance négative a encore l'occasion d'exercer une action restrictive à propos des honneurs publics à décerner à un homme qui n'a fait

que s'acquitter fidèlement des obligations de sa place.

Bien des personnes ont pu juger combien il est devenu nécessaire d'opposer une résistance passive à la manie des témoignages honorifiques offerts par souscription et d'empêcher cet abus de se propager. On propose de faire hommage à quelqu'un de son portrait pour reconnaître des services rendus. Si l'homme auquel on réserve cet honneur, éprouve pour ses semblables une véritable sympathie, il préférera se passer de cette marque d'estime et ne pas exposer ses amis aux contributions qu'ils devraient acquitter dans le cas contraire : il ne peut ignorer en effet que la plupart du temps ces souscriptions sont imposées par une sorte de contrainte morale. Mais si le bénéficiaire n'est pas doué du désir de ménager ses amis et s'il laisse aller le projet, le souci de l'intérêt public suffira le plus ordinairement à justifier un refus de souscrire.

Même alors que l'hommage affecte la forme d'un diplôme d'honneur sans valeur pécuniaire, d'excellentes raisons peuvent souvent expliquer le refus de participer à cette démonstration. On peut être arrêté par la conviction que les services rendus ne sont pas en rapport avec l'honneur accordé : combien de fois en effet on récompense non les plus méritants, mais d'autres moins dignes de cette faveur et l'on égare ainsi l'opinion publique. On peut être encore guidé par l'idée qu'une personne qui s'est bien

acquittée de ses fonctions, n'a aucun droit à un éloge exceptionnel : le sentiment du devoir et non le désir de la louange devrait en effet dicter à tous une telle conduite.

Ceci nous amène à une dernière raison de se montrer réservé dans Téloge, raison que j'ai déjà indiquée dans les Principes de psychologie, aux §§ 519-523. Les sentiments d'ego-altruisme ont été, depuis l'âge le plus reculé jusqu'à l'époque moderne, les principaux éléments régulateurs de la conduite de l'homme vivant en société ; ces sentiments ont eu leur utilité en l'absence de sentiments altruistes d'une puissance suffisante. Les mobiles de la vie ont été la soif de la réputation, de la renommée, de la gloire et non le désir de bien s'acquitter de sa tâche, de remplir ses devoirs, de se conduire avec bonté. L'amour de la louange a, dans une notable mesure, tenu lieu de l'amour de la droiture. Les sentiments pro-moraux ont eu à exercer l'empire et à suppléer les sentiments moraux trop faibles pour agir à leur place. Il suit de là que, dans un état de civilisation sociale et individuelle supérieure, ce qu'on a nommé la dernière faiblesse des esprits généreux est appelé à s'atténuer considérablement ; on y recherchera et on y prodiguera moins les éloges. L'homme obéira à des mobiles plus élevés que le désir d'être loué ; moins appréciée, la louange sera plus rare. Cette conclusion a pour corollaire qu'il faut décourager la passion des éloges. Le désir

prévoyant de contribuer au progrès de l'humanité sera dans Tavcnir un motif suffisant pour s'abstenir dans mainte circonstance d'adresser des éloges, surtout s'ils sont quétés avec avidité.

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